Sainte semaine chilote

Un matin de fin janvier, nous quittons pour de bon la Carretera Australe, un ferry nous emmène vers Chiloé. L’île de Chiloé sans ses églises, c’est comme le PSG sans Zlatan, Laurel sans Hardy ou la Bretagne sans ses crêpes : indissociable et surtout impensable. En effet, sur ce petit territoire, long de 200 km et large de 50 km, près de 200 églises ont été édifiées par les jésuites à partir du XVIIIème siècle. Véritables fierté de l’île, qui a su conserver les vestiges du passé, il en reste aujourd’hui environ 150, dont 16 d’entre-elles sont inscrites au Patrimoine Mondial de l’Unesco et 9 classées Monument national. Cette architecture ecclésiastique, ainsi que les nombreux palafitos (Voir l’article), maisons de pêcheurs traditionnelles sur pilotis, dessinent un paysage unique, constituant le témoignage visible d’une singularité. De plus, les paysages verdoyants et vallonnés, balayés par les vents et la pluie, rappellent un peu ceux de l’Irlande ou du Finistère, et conférent à Chiloé cet aspect unique en Amérique du Sud. La semaine passée sur cette île atypique, où les traditions architecturales, culinaires, voire même mythologiques, sont très affirmées, nous baignera dans une culture hors du commun que l’on est pas prêts d’oublier.

Après 4 heures de traversée, nous débarquons ainsi au Sud de l’île principale. Soleil radieux, population charmante et petits bourgs traditionnels, la visite peu commencer. A chaque village traversé, une église trône fièrement au centre d’une place ou au milieu d’un champ, de proportion exagérément démesurée compte tenu du nombre d’habitants ; parfois, au milieu de nulle part, une chapelle surgit, rappelant l’importance de ces croyances insulaires. Alors, de Chonchi à Tenaun, en passant par Castro ou encore Quinchao, nous avons arpenté, tels des missionnaires en pèlerinage, les routes chilotes pour découvrir une vingtaine de ces églises majestueuses.

La tradition de Chiloé, a permis de construire, sur le même plan, plusieurs centaines d’églises entièrement en bois, composées d’une tour à un ou deux tambours, d’un toit en pente et d’un portail sous voûte. Certaines d’entre-elles verront leur architecture modifiée au fil des années et des restaurations, sans pour autant en retirer leur identité. Qu’elles aient un aspect extérieur étonnant avec leurs bardeaux de bois, où qu’elles revendiquent une position dans un cadre naturel superbe, ces églises sont toutes majestueuses. Les façades, habillées du bois local (l’alerces), présentent des méthodes de pose différentes : tantôt des tuiles sont superposées comme des écailles de poisson, tantôt de longues planches sont posées verticalement ou horizontalement. Dessinant un graphisme très élégant, ces modénatures donnent une identité à chaque édifice. Pour la majorité de ces églises, le bois des façades est laissé brut, la couleur vieillissant avec le temps et les conditions climatiques ; mais certaines autres ont été peintes, lors de leur restructuration, dans de vives couleurs vertes, jaune, ou encore bleu céruléen, comme l’église de Tenaun, qui a la particularité unique de posséder trois superbes tours bleues qui semblent refléter la mer. Les étoiles sur la façade et autres ornements ajoutent à cette architecture surréaliste, nous transportant un instant en pays slaves. La plus vieille église date de 1730 et est située sur une petite île d’une trentaine de kilomètres de long face à la grande île principale. Un nouveau passage en ferry est nécessaire pour nous rendre à Achao afin d’aller contempler la simplicité mais néanmoins beauté, qui caractérise cette église, où les bardeaux sont fixés par des chevilles en bois et non par des clous. Étonnante, la cathédrale San Francisco à Castro, capitale de l’île, impose sa majesté en plein cœur de la ville. Avec ces couleurs criardes (jaune et mauve ne font pas bon ménage), on peux s’attendre au pire, mais le travail du bois et la marqueterie à l’intérieur est splendide, digne des plus grands orfèvres.

Car en effet, c’est bien lorsque l’on passe le seuil et pénètre à l’intérieur de ces églises que le spectacle est saisissant : un incroyable travail structurel et ornemental, où tous les éléments sont réalisés en bois, de la structure à la charpente, du sol au plafond. Inspirés de l’architecture navale, ni clou, ni vis, mais simplement de surprenants détails d’assemblages sans pareils. La nef centrale est surmontée de magnifiques arches en bois, toujours plus travaillées les unes des autres. Les massives colonnes de bois viennent séparer symétriquement les nefs latérales où sont alignés les bancs ou chaises de prière. Parfois, une majestueuse coupole, toujours en bois, vient couvrir le choeur, apportant une sainte lumière zénitale. Certaines arborent même des couleurs chatoyantes à l’intérieur comme l’église de Quinchao, ou un plafond parsemé d’étoiles comme celle de Chonchi.

Pas chrétiens pour un sou, ces saintes visites nous aurons vacciné des églises pour quelques temps. Cette parenthèse ecclésio-culturelle aura toutefois, au delà de l’intérêt porté à ces magnifiques édifices – une église reste une église -, ouvert notre appétit. Car hormis, ces églises, l’île de Chiloé est également connue pour ces traditions. L’artisanat local est ici très représenté, et il est plaisant de se promener au cœur des marchés traditionnels de ces paisibles petits villages, où se côtoient lainages, tissages, vannerie en osier, produits de la mer et autres préparations culinaires. En effet, la pêche est l’une des ressources importantes de l’île, et les bouées des élevages de saumons ou de moules dessinent d’ailleurs de magnifiques tableaux dans les eaux intérieures. De nombreux plats traditionnels sont ainsi à base de poissons ou fruits de mer, et ce n’est pas pour nous déplaire ! Entre la Chochoca, dont la pâte est préparée à partir de pommes de terre et de farine, enroulée autour d’un grand rouleau, pour cuire au dessus des braises ; ou le Curanto, où un empilement de moules, viande de porc et de poulet et pommes de terres, est disposé au fond d’un trou creusé dans le sol et recouvert de grosses feuilles et de terre ; les papilles salivent. Au moment de la dégustation, les plats sont peu ragoûtants, … mais drôlement appétissants !

Un peu comme les rumeurs bretonnes, nous avions entendu dire que le parapluie était ici bien plus utile qu’un maillot de bain … que la pluie fait partie, un peu comme en Bretagne, de l’histoire de Chiloé … Sur ces recommandations, nous avions alors regretté de ne pas avoir apporté dans nos bagages nos cirés et nos bottes Guy Cotten, prêts à se parer contre vents et marées. Nous n’en aurions pas eu besoin : comme chaque règle a son exception, nous avons passé notre semaine sainte sous un soleil resplendissant ! Et finalement, sous le soleil, les églises chilotes deviennent plus belles et laissent rêver à leur contemplation.

 

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