L’enfer en Black & White

Paysages désertiques et poussiéreux coincés entre l’océan et la cordillère, mer très agitée, chaleur étouffante et brouillard enveloppant… nous préférons quitter cet environnement tristounet et de nouveau, mettre le cap vers les si belles montagnes péruviennes, la fraîcheur et la verdure. Véritable joyau du Pérou, le parc de Huascarán englobe les plus hauts sommets du pays. Ici Cordillère Blanche et Cordillère Noire se côtoient sans jamais se rencontrer, laissant un environnement de canyons dont la profondeur peut atteindre 1.000 mètres. Mais rapidement, la Cordillère Noire est éclipsée par l’époustouflante Cordillère Blanche et ses pics étincelants. Aucun superlatif ne peut rendre compte de la beauté de cette chaîne de montagnes aux sommets en dents de scie, où le regard se porte tantôt sur des pics enneigés, tantôt sur des lacs émeraude, tantôt sur de larges vallées verdoyantes encadrées de glaciers.

 

ENTRE ÉMERVEILLEMENT ET DÉCONVENUES

La route monte tranquillement vers les montagnes, serpentant dans la vallée à travers un paysage qui devient de plus en plus vert. Les petits villages ruraux se succèdent les uns aux autres, dévoilant des scènes de vie quotidienne caractéristiques de ces hauts plateaux andins. Des paysans travaillent dans leurs champs qui suivent le relief escarpé de la pente, vêtus de leur costume traditionnel. Au sol, des parcelles entières sont recouvertes de piments qui sèchent au soleil. Le superbe patchwork coloré de ces cultures n’a rien a envier au canyon de Colca et ses cultures en terrasses [Arequipa et ses canyons]. Suivant les courbes montagneuses, la route traverse la Cordillère Noire ; à moins de 40 km/h, il est plaisant d’observer ces pics dépourvus de neige. Un col à 4.500 mètres d’altitude, et nous apercevons enfin la majestueuse Cordillère Blanche et ses nombreux sommets aux neiges éternelles. La route plonge maintenant en lacets, vers une vallée encaissée où quelques hameaux occupent des positions privilégiées au milieu d’un décor enchanteur. Si les ruines pré-colombiennes de Chavin de Huatar se révèlent tout aussi mystérieuses que décevantes (très peu d’explications), la suite du trajet de son côté, se révélera épique ! Une boucle pour ne pas revenir sur nos pas, un raccourci pour gagner du temps, un peu d’aventure sans reconnaissance du terrain, 150 kilomètres ce n’est rien… La prochaine fois, nous y réfléchirons à deux -voire trois- fois !

« Mais où vont ils ? » se demandaient entre eux les paysans à notre passage, tandis que nous progressions à vitesse réduite sur une piste serpentant entre parcelles cultivées et falaises ravinées. « A Yungay » nous répondions. Les yeux écarquillés, un sourire en coin et un petit signe de la main confirmaient la bonne voie … mais pas la plus simple ! En effet, comme à notre habitude, nous avons préféré tracer notre route par la montagne plutôt que par la plaine monotone. Mais il est temps d’apprendre que, en empruntant ces pistes de traverses qui nous feraient gagner de précieux kilomètres, il faut s’attendre au Pérou, à suivre un sentier de berger, rongé par les eaux et gratté par les éboulements ; une voie de gros cailloux plantés dans la terre, de nids de poule en cascade, entrecoupée d’obstacles, et qui passe à flanc de précipice sur quelques mètres de largeur seulement. Une galère de trois jours à moins de 15 km/h de moyenne ! La contrepartie de cet enfer : une vue splendide sur des paysages dépouillés se dévoilaient devant nos yeux ébahis. La Cordillère Blanche et ses 35 sommets à plus de 6.000 mètres étirait ses moraines jusqu’à d’imposants glaciers. Des ruisseaux à l’eau pure dévalaient des vertes pentes vertigineuses, et de rares paysans guidaient, bâtons à la main, des troupeaux de bovins. Les hauts plateaux et lagunes d’altitude, laissaient place à de belles forêts d’eucalyptus. De minuscules villages ponctuaient le chemin où quelques cabanes de terre ou de pierres couvertes d’herbes sèches, s’agglutinaient le long de la piste. A la tombée de la nuit, seuls sur une plate-forme herbeuse au pied des montagnes, une vue s’ouvre sur la vallée. Le soleil couchant fait scintiller les neiges éternelles, ravivant un lac de ses reflets bleutés. Un silence de plomb, apaisant mais inquiétant, et quelques étoiles qui viennent éclairer la nuit noire. Les mots ne peuvent rien ajouter au décor. Tous les éléments, sous toutes leurs formes, semblent ici représentés : l’eau, la neige et la glace ; la terre, de toutes les couleurs, et la boue ; l’air et ses vents aussi inopinés que violents ; le feu. Un paysage vierge de toute habitation humaine, un aperçu de la terre dans son état naturel.

Mais les distances paraissent interminables, et bien que l’accueil des habitants des hauts plateaux soit chaleureux, ces derniers nous trompent. Ils indiquent une durée pour rejoindre le prochain village, nous en mettrons le double. Peut-être jamais montés dans un engin à moteur, nous ne les écouterons plus, ils n’en savent finalement trop rien. Avant d’amorcer la montée vers le dernier col, deux ou trois camions cahoteux que nous croisons confirment la bonne direction. Il fait de plus en plus frais, les vues se bouchent et nous entrons dans les nuages. Arrivés au sommet, les 5.000 mètres sont dépassés et une tempête de neige accueille les plus courageux -ou imprudents- ayant osé s’aventurer jusqu’ici. De l’autre côté, le ciel semble dégagé, et en contrebas, deux lagunes d’eau turquoise magnifiques : l’eau des glaciers… Pour pouvoir les toucher, il faut redescendre de notre promontoire enneigé et la route en lacet qui serpente dans la montagne et descend à travers la vallée de Llanganuco est guère plus engageante que les pistes précédentes. Et pour cause, encore plus de deux heures seront nécessaires pour atteindre l’objectif quelques mètres plus bas, exténués mais ravis d’être enfin arrivés. Malgré la piste cassante, le spectacle qu’offrent ces lagunes est somptueux. Nichées dans une vallée glaciaire, elles déploient leurs eaux scintillantes, émeraude et turquoise. Les neiges éternelles du sommet Huascarán, qui culmine à plus de 6.700 mètres, se miroitent dans le lac d’un bleu magnifique, balayé par les vents. Du bas, la montagne nous toise mais ne se montrera jamais en entier, les épais nuages protégeant la blancheur du pic. Des grottes glaciaires, des sources chaudes et d’immenses champs de blé se nichent dans les replis de ces prodigieux géants. Un décor de rêve, qui mérite les trois précédents jours passés sur l’enfer des pistes péruviennes !

 

UN PETIT AIR DE VACANCES A HUANCHACO

Il est temps de quitter maintenant ces jolies montagnes pour un paysage autrement plus… désertique. Comme dans un tour de passe-passe, nous passons en quelques heures, d’un climat froid et humide à des températures chaudes et sèches, de plus de 4.000 mètres d’altitude au niveau de la mer, d’un paysage de montagnes verdoyantes à une aridité extrême. Le changement est brutal, d’autant que cette région du Pérou reflète toute la pauvreté du pays. A Huanchaco, petit « village de pécheurs » -qui a plus un côté surfeurs que pêcheurs-, nous poserons notre monture quelques jours pour profiter de la plage, du soleil et des bateaux de roseaux. À l’instar des embarcations du lac Titicaca [#07 I PE 16.06], ces caballitos de totora assurent leur flottaison grâce à de nombreuses bouteilles plastiques en cœur de structure. Avec ces frêles embarcations, les pêcheurs partent à plusieurs miles au large, évoluant avec aisance sur les vagues à la seule force de leurs bras. De formes singulières, ces bateaux typiques se révèlent très photogéniques, posés à la verticale sur le sable face au coucher du soleil. Un dernier petit ceviche de poissons, accompagné de beignets aux fruits de mer et nous partons à présent vers de nouveaux horizons : direction l’Équateur.

Véritable condensé de toute l’Amérique du Sud, le Pérou nous aura enchanté. Depuis le plus haut lac navigable du monde et ses paysages verdoyants jusqu’à la côte désertique et aride dont les décors semblent plus venir d’Afrique, en passant par un Pérou enneigé avec ses sommets de plus de 5.000 mètres d’altitude, des canyons vertigineusement profonds, ou encore la densité verte de l’Amazonie et ses méandres fluviaux. Et puis il y a les villes, superbes, Arequipa, Cuzco, Iquitos, où les églises, couvents, ruelles, places, marchés et promenades libèrent une enivrante effervescence qui ne peut laisser indifférent. Mais le Pérou c’était aussi un rêve d’enfant, le symbole de toute l’Amérique du sud à lui tout seul, des ruines incas du célèbre et immanquable Machu Picchu, aux lamas, bonnets colorés et traditions uniques. Le Pérou nous a étonné, dépaysé, donné à voir par sa diversité. Le Pérou nous a émerveillé.

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