Excursion au paradis

Il y a des lieux à part sur cette planète. Des lieux si singuliers qu’on peine encore à croire qu’ils sont réels. Il faut s’arrêter devant les hallucinantes lagunes colorées, s’émerveiller face à la grâce des flamants roses en plein vol, contempler des jardins de rocs entourés par des volcans enneigés, déambuler au milieu de vieilles locomotives rouillées en plein cœur du néant, suivre un cap sur un gigantesque désert de sel, ou encore recenser toutes les couleurs surréalistes de la palette d’un peintre, pour comprendre que la Bolivie à une infinité de choses à offrir. Dans le pays le plus typique d’Amérique du Sud, tout est immensément démesuré et rarement habité. Aucune maison, aucun véhicule à plusieurs kilomètres à la ronde ne viennent troubler le regard. Prolongement du désert d’Atacama, son voisin chilien [Voir l’article], le Sud Lipez, et son attraction principale, le salar d’Uyuni, fait parti de ces endroits sur Terre qui font fantasmer la plupart des grands voyageurs. A juste titre… Un côté extrême qui assure un complet dépaysement : extrême dans son isolement, son altitude (difficile de ne pas dépasser les 3.500 mètres d’altitude), son aridité, sa singularité, sa diversité, ou sa démesure. Les paysages fascinants semblent tout droit sortis d’une autre planète, tandis que la culture andine devient omniprésente en plein cœur de la cordillère. Alors on fait comme les Boliviens, on tente de s’acclimater comme on peut, et on mâche des feuilles de Coca (pas très bon quand même) parce que chaque instant donne ici de quoi s’émerveiller !

 

SUD LIPEZ I LE TERRITOIRE DES EXTRÊMES

L’entrée en matière sur ce territoire bolivien fut tout aussi brutale qu’inoubliable : les couleurs de ces lieux solitaires et désolés sont étincelantes ; mais il fallut dompter de longues pistes cahoteuses et accidentées battues par les vents, traverser des villages abandonnés laissant apercevoir le minimalisme des temps passés, et affronter le froid des nuits glaciales d’altitude. Peu de monde autour de nous, mais du blanc, du vert, de l’ocre, du jaune, du rouge ou du rose, montrent les signes d’intenses activités volcaniques où la terre déborde de minéraux en tout genre. La conduite est lente, éprouvante et technique pour suivre les rares traces laissées par d’autres voyageurs chevronnés. A plus de 25 km/h, le pauvre Jean-Michel se retrouve secoué dans tous les sens ! Qu’à cela ne tienne, cela nous laissera le temps de profiter de ces coins de paradis, encore vierges de traces humaine. Cette région du Sud Lipez est une succession de vastes étendues à la végétation rase parcourues par les vigognes et les viscaches (cousin du lapin), d’étranges formations rocheuses qui ont inspirées le surréaliste Dali – ne manque que les moustaches -, des geysers aux fumées nauséabondes, des lagunes aux couleurs surprenantes tachetées de flamants rose. Sublime ! Mais dès que le soleil disparaît, la température chute jusqu’à des valeurs bien négatives, tandis que le vent s’engouffre par les moindres entrées d’air. Les nuits s’annoncent froides et nous dormirons bien emmitouflés sous plusieurs couches de couettes et duvets. Dehors, à plus de 4.9000 mètres, les geysers bouillonnant crachent leur vapeurs soufrées dans un vacarme tonitruant. Inquiétant… Bien que depuis quelques semaines, nous sommes habitués à ces hautes altitudes sans soucis, le sommeil sera, ce soir, difficile à trouver ! Comme un pressentiment…

Au petit matin il fait froid, très froid, l’eau a même gelé et forme des stalactites au robinet ! Enfin réchauffés et prêts à partir, Big Mama – le camion de nos amis des 5 roulent en carrosse, avec qui nous sommes partis pour cette aventure – décide de faire des siennes : impossible de décoller. Plus haut que le Mont Blanc, nous sommes bloqués dans ce décor lunaire, entouré de trous de lave bouillonnante, de fumerolles de 50 mètres de haut, d’émissions de gaz sulfuriques. Il fait un froid extrême, aucun réseau téléphonique, et une dizaine de véhicules tout au plus passe par jour ! Nous prenons alors conscience de l’hostilité de ces beaux paysages désertiques. Heureusement, la solidarité, l’entraide, et la présence d’une mine d’acide borique à quelques kilomètres nous sortira de ce pétrin après 3 jours d’immobilisation. La découverte des somptueuses lagunes multicolores nous ferrons bien vite oublier ces déconvenues. Lagons verts, blancs, rouges, tous plus enchanteurs les uns des autres, sont situés au pied de coniques volcans et accueillent des quantités impressionnantes de flamants rose. La présence abondante de minéraux dans ces eaux donnent des nuances infinies, du bleu profond d’une piscine naturelle à la température réchauffante (39°), au vert mentholé glacial, en passant par le rouge unique de la Laguna Colorada. À 4.350m d’altitude, cette lagune est entourée de montagnes pelées se reflétant dans ses eaux peu profondes. Les micro-algues, caractéristiques de cette couleur rouille, sont la nourriture des centaines de flamants rose qui se pavanent avec aisance sur la surface du lac. C’est un spectacle intemporel que de les observer dans ce cadre si exceptionnel.

 

UYUNI I L’EXPÉRIENCE D’UNE VIE

Tel un défi aux paysages désertiques, entre champs de pierres, de sable ou de quinoa, que nous parcourons depuis plusieurs centaines de kilomètres, la ville d’ Uyuni se dresse, courageuse et solitaire, dans le Sud-Ouest de la Bolivie. Ici, nous prenons vraiment conscience que nous sommes en Bolivie. Si la première impression est plutôt mitigée : il y règne une sensation de bout du monde, un peu glauque ; finalement le dépaysement que nous cherchions est assuré en plein cœur de cette Cordillère des Andes. Impossible de passer inaperçus au milieu de cette population indienne si typée, où les femmes avec leurs longues tresses, leurs gros jupons et leur beaux chapeaux portent sur leur dos, telles des tortues, un lourd fardeau emmailloté dans un tissu chatoyant. Les hommes, quant à eux, coiffés de leur bonnet d’alpagas, présentent tous une joue de hamster due aux feuilles de Coca qu’ils mâchouillent à longueur de journée pour couper le sommeil et la faim, ou supporter l’altitude. Au marché, les locaux nous apostrophent en espagnol mais les négociations entre eux se font en quechua. Les étals s’entremêlent dans une cacophonie organisée, les morceaux de viande de lama jonchent les étals en béton, les légumes et les pâtes en vrac s’entassent dans de grands sacs en toiles. La pauvreté est palpable, mais l’on prend rapidement conscience de la richesse de cette culture andine.

Un peu à l’écart de la ville, un lieu émouvant rappelle un faste passé ferroviaire, où des locomotives et des wagons rouillés reposent en paix. Terrain de jeux photogénique au coucher du soleil, nous embarquons à bord de ce cimetière de train pour une virée « retour en enfance ». Tandis que certains s’échinent à tenter de déplacer un essieu de plusieurs tonnes, d’autres passent aux commandes d’une des locomotives, ou d’autres font de la balançoire.

Mais le principal attrait de la ville d’Uyuni est sa proximité avec le féerique désert de sel éponyme. Immense étendue de plus d’ 1.000.000 km2, le salar d’Uyuni est la plus grande réserve de sel du monde, d’une planéité aux perspectives déconcertantes et d’une blancheur immaculée aveuglante. Aussi vaste qu’une mer, le langage maritime est, ici, inévitable pour s’orienter. Le cap Salar est donné. Nous naviguons sur les traces des engins passés précédemment pour éviter le naufrage ; pas si facile à faire puisqu’il y en a dans tous les sens ! Dès lors, le cap donné par le GPS sera la route à suivre, direction l’île Pescado, invisible à l’horizon : c’est 80 kilomètres vers le néant. Les plaques de sel, en forme d’hexagones, crissent sous les roues. L’épaisseur de cette couche – plusieurs centaines de mètres tout de même – supportera-t-elle notre poids ? La question restera en suspends pendant les premiers kilomètres, puis, rassurés, nous prenons de la vitesse. Le ciel bleu se confond avec l’étendue de sel à perte de vue, on prend ainsi la mesure de sa petitesse face à cet infini blanchâtre. Enfin un repère : l’île se détache à l’horizon, grossissante, elle confirme le cap, mais son approche dure encore une éternité. À proximité des côtes, et à vitesse réduite, nous en faisons le tour pour trouver le meilleur mouillage. Nous jetterons l’ancre sur une petite crique au Nord de l’île, à l’abri du vent, pour un bivouac solitaire. Se prenant pour Robinson Crusoé, nous partirons à pieds ensuite à la découverte de cette île du pêcheur, véritable île déserte couverte de cactus géants, situé au beau milieu de cet océan sans limites. Seul le bruit de nos pas sur les craquelures de sel se fait entendre dans ce silence si apaisant.

Rapidement, la folie photographique s’empare de chaque corps pour une série de clichés #àlaconmaisc’esthyperdrôleàfaire, la planéité de l’endroit offrant des perspectives à en perdre les cinq sens. Des peurs claustrophobiques aux hallucinations cannibales, des sauts de groupe aux sauts solo, on s’amuse, on admire, on se met en scène, on joue avec le sel. Difficile de vouloir repartir. Mais la météo nous poussera à quitter ce monde sans limites. Subitement, le ciel se remplit de nuages ténébreux, d’où l’eau se met à jaillir avec force, inondant le salar qui deviendra miroir. Au loin, les éclairs qui fracturent le ciel de plomb nous indiquent la route à suivre. Adieu immensité, solitude et pureté.

Il y a des lieux à part sur cette planète. Des lieux si particuliers qui déconnectent de la réalité. Nous n’étions plus dans notre voyage, nous n’étions plus sur Terre, nous n’étions plus dans la civilisation, juste nous même face à une immense et extrême beauté naturelle. Une semaine hors du temps, des instants parfaits, des purs moments de grâce ! Ces territoires, nous les attendions et nous nous en réjouissons, ils font partis désormais de nos plus beaux souvenirs.

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