Bolivilles

Les villes boliviennes étourdissent, tant pas leur altitude que par leurs mouvements incessants ou leurs beautés singulières. Leur charme réside principalement dans l’effervescence d’une vie quotidienne hors du temps. Éloignées géographiquement, les routes qui mènent à ces villes sont souvent chaotiques, lorsqu’elles ne sont pas en travaux, elles sont sinueuses, caillouteuses ou semées d’embûches. En Bolivie, il est impossible de prévoir un temps de parcours car même les routes principales peuvent se réduire à de simples pistes. Monter, descendre, contourner les montagnes, traverser des cours d’eau, nous adaptons à une vitesse modérée qui permet d’apprécier d’autant plus la diversité des magnifiques paysages traversés. Tantôt des collines arides et des gorges asséchées, tantôt des plaines désertiques de l’Altiplano aux couleurs changeantes, tantôt des sommets enneigées, tantôt des canyons verdoyants ou des cratères rougeoyants. Partout, disséminés dans cette immensité, de petits villages aux maisons précaires d’adobe et de paille, hébergent une poignée de campesinos qui vivent paisiblement en quasi-autarcie. Loin de la frénésie des grandes villes.

 

L’ART DE LA CONDUITE OPORTUNISTE

La Paz, Oruro, Potosi, Cochabamba, Sucre, chaque arrivée est stressante, nous devons nous frayer un chemin dans une circulation anarchique, où le klaxon s’utilise plus souvent que les clignotants. Les collectivos (bus publics) s’arrêtent tous les mètres, sans crier gare à chaque fois qu’un passant lève la main, les détritus jonchent les voies, les double-files de stationnement deviennent triples, les embouteillages sont quotidiens pendant lesquels de frêles jeunes femmes slaloment entre les voitures pour vendre leur confiseries et gagner quelques bolivianos, et les arrêts inopinés dans les rues en pentes (trop) fréquents. Il faut savoir créer sa place ! Le ravitaillement en gasolina devient le parcours du combattant, plusieurs heures et beaucoup de patience (et de sang froid) sont nécessaire pour qu’un valeureux pompiste daigne remplir notre réservoir du précieux liquide noir. En effet, notre plaque étrangère nous octroie le « droit » de payer 3 fois plus cher le litre d’essence que le prix national ! S’il est courant au Chili ou en Argentine, voire dans la plupart des pays sud-américains, que nous, gringos -étrangers- payons les entrées des musées/parcs plus chers que les nationaux, les boliviens ont trouvé cette unique et brillante idée de nous taxer aussi sur l’essence. A chaque station service, une négociation -que dis-je, un bras de fer- s’opère entre le conducteur et le pompiste pour que Jean-Michel puisse manger à sa faim pour un prix décent. #marred’êtreprispourdespigeons. Une fois trouvé une place en toute sécurité, nous partons, à pied, explorer ces villes grouillantes et tentaculaires.

 

DES PENTES ABRUPTES ET DES ROUTES EN LACETS

Considérées parmi les plus hautes du monde : La Paz (3.600 m), Oruro (3.700m), Potosi (4.070m), l’approche de ces villes est comme un mirage. Le souffle devient court lorsque, surplombant la ville, on observe l’urbanisme se déployer sur le flanc de chaque montagne alentours. Si les centres historiques de ces villes semblent être ancrés au fond d’une profonde cuvette, les pentes raides sont intégralement couvertes d’habitations qui remontent sur les crêtes grignotant chaque cm2 d’espace libre, à travers lesquelles se dessinent d’étroites routes en lacets. Des escaliers courent de haut en bas et de bas en haut, et à la capitale des téléphériques (comme dans nos stations de ski) permettent de braver le relief pour connecter entre eux des quartiers isolés. Ici, tout est inversé, la population la plus pauvre habite en haut, dans de petites maisons de briques -et de broc- tandis que les quartiers plus riches déploient ses maisons coloniales dans la « vallée ». Les cimetières s’immiscent dans cette densité, poussant verticalement, tels des barres d’immeubles de trois ou quatre étages, percées de centaines de casiers vitrés. Les messages publicitaires sont peints à même la brique des pignons, et les revendications politiques se lisent directement sur les façades des maisons « EVO SI / EVO 2020 ». Un monde urbain surréaliste.

 

UNE DEAMBULATION AUX DIFFERENTES SAVEURS

Chacune de ces grandes villes grouille de minibus qui frôlent les piétons plus qu’ils ne devraient et leur trafic incessant rend l’atmosphère difficilement respirable : la fumée noire des gaz d’échappement pique narines et yeux et le concert de klaxons est assourdissant. La priorité aux piétons est ici mise de côté, tant et si bien que la circulation est aujourd’hui organisée par des zèbres, plus que par des policiers ! Les déambulations dans les ruelles ne deviennent agréables que lorsque l’on entre au cœur des marchés. Véritables mode de vie des boliviens, les marchés sont des immenses centres commerciaux à ciel ouvert, un fabuleux spectacle à part entière. L’altitude et les rues escarpées engendrent un rythme nonchalant dans ces lieux plaisants à flâner. Ici, nous trouvons le plaisir d’un pays sans supermarché, où tout se vend sur le trottoir et il est facile de se perdre dans le dédale de ces rues, devenues piétonnes pour quelques heures. Sous les bâches labyrinthiques des divers marchés sectorisés, s’écoulent ainsi toute sorte de marchandises. On se mêle à la population locale pour découvrir des quantités innombrables, ici, le quartier coloré de la laine où les vendeuses tricotent en attendant le client ; là, les ruelles de quincaillerie ; par ici, l’électroménager ; ou encore cette rue spécialisée dans les babioles en plastique. Un peu plus loin le secteur alimentaire, où se vend fruits et légumes en abondance, céréales soufflés, pâtes en vrac ou viande faisandant au soleil. De temps à autre, certaines échoppes farfelues proposent des produits d’offrandes à la Pechamama (la terre mère) tels des fœtus de lamas séchés, des poudres magiques, des feuilles de coca, ou toute sorte de petits objets colorés qui favoriseraient la santé, la prospérité et la chance. Dans ce vaste capharnaüm se croisent, sans se bousculer, des hommes d’affaires pressés, des touristes intrigués, ou des femmes aux longues tresses noires coiffées de chapeaux melon et portant une jupe bouffante et un châle de couleur vive, stockant dans leur dos leurs victuailles. A chaque coin de rue, des hommes poussent des chariots surchargés d’orange pour proposer des jus frais, des femmes font bouillir leur marmites fumantes, ou des cordonniers et des cireurs de chaussures s’occupent des beaux souliers.

Tout se beau monde se retrouve et se mélange à l’heure du déjeuner autour de l’almuerzo, où l’on déguste, pour quelques euros (1 ou 2 €), une cuisine locale savoureuse, composée d’une soupe et d’un plat principal. Armés de leurs mixeurs, une armada de vendeurs, proposent ensuite pour digérer, des smoothies rafraîchissants aux fruits tropicaux : à tomber.

 

LE PRESTIGE DU PASSE DISTINGUÉ PAR L’UNESCO

Pays aux ressources minérales inépuisables, certaines villes boliviennes sont reconnues pour leur prospérité d’antan. Considérées à l’époque comme les plus riches de la planète grâce à l’exploitation des mines d’étain, de zinc, de plomb, de cuivre et d’argent, elles ont quelque peu perdues le prestige de leur passé. Pour autant, de nombreuses mines sont encore aujourd’hui exploitées, dans des conditions aussi archaïque qu’à l’époque : exposés aux produits chimiques, aux gaz toxiques, aux éboulements, les mineurs n’ont guère une espérance de vie de plus de 50 ans. Bien que tentante pour comprendre la difficulté de ce quotidien si particulier, nous n’effectuerons pas la visite d’une mine à Potosi, ne voulant pas perpétuer le système très bien rodé des tours-opérateurs organisant l’admiration collective de la précarité de ces esclaves modernes travaillant pour nos pays du Nord. Mais l’architecture coloniale avec ses superbes balcons d’angles et ses nombreuses églises, témoigne, encore aujourd’hui d’un passé faste et sans démesures. Jouissant d’un climat doux et agréable et d’une architecture coloniale raffinée, la ville de Sucre, surnommé la ville blanche, est considérée par l’Unesco comme la plus jolie du pays, à juste titre (NDLR. Les photos de Sucre étant sur la carte de l’appareil photo (en)volé, nous ne pouvons les partager, mais nous confirmons que la visite vaut le détour).

 

LA GENEROSITE BOLIVIENNE EN UNE RENCONTRE

Les chemins sont faits pour se croiser, les êtres humains pour se rencontrer. La plaque d’immatriculation du Québec a sociabilisé. A Oruro, l’accueil de Roberto et sa famille nous a touché. Une fête du travail bien arrosée, où danses et boissons traditionnelles ont été testées ; une soirée à discuter de nos expériences autour d’un thé ; une nuit passée sur un bon sommier ; une promenade dans les recoins de la ville inimaginés ; des récits du fameux carnaval qui font rêver ; des au-revoir pour mieux se retrouver…

Nous retournerons, en effet, quelques jours plus tard auprès de Roberto, Palmira, Ariane et Aldrick afin de nous reposer après le vol du matériel photo enduré. Quatre jours partagés, où nous ferons vraiment connaissance avec cette famille généreuse et formidable. Nous nous retrouverons c’est certain, en France, en Bolivie, au Québec, ou n’importe où, c’est le destin !

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