A fond la forme

A l’extrême Nord de l’Argentine, sur les hauts plateaux de la Quebrada de Humahuaca, ou dans les Vallées de Calchiquies, on se sent très loin de la métropolitaine Buenos Aires, mais bien au cœur des traditions indiennes. La culture, les modes de vie et les visages changent brutalement, nous sommes toujours en Argentine mais il semblerait parfois que nous ayons changé de pays. Ici, les femmes sont habillées en tenue traditionnelle, la musique régionale bat son plein, les fêtes de villages, hautes en couleurs, égayent les petits hameaux de quelques dizaines de maisons de terre qui se fondent dans le décor. L’artisanat et la gastronomie ne manquent pas d’intérêt : sur les marchés, les tissages, les poteries et les marqueteries de cactus côtoient des stands où humitas, tamales (grains de maïs broyés enveloppés dans leur feuille) et tortillas au fromage se mangent comme des petits pains. A cette altitude, les vigognes remplacent petits à petits les guanacos ; plus petits, plus fins et plus clairs que leur cousins, ces mammifères sont tout aussi sauvages, contrairement aux lamas, bêtes d’élevage. Cette région est la dernière du pays où est encore parlé le Quechua (non, pas la célèbre marque de chez Décath.), mais la langue originelle de ces civilisations andines. Nous avons passé une frontière invisible et pourtant bien réelle, celle de l’ancien empire inca dont nous parcourrons les traces jusqu’en Equateur.

 

DES HISTOIRES

Un des sites pré-hispaniques les plus importants d’Argentine a été retrouvé en 1897 et constitue une des civilisation les plus anciennes du pays connue à ce jour. Les Indiens Quilmès ont fondé, au XI ème siècle, une immense cité au cœur d’une vallée fertile. Haut lieu de la résistance indienne, depuis les sommets défensifs de la cité et la vue vers un horizon lointain, nous comprenons bien comment les habitants contrôlaient tout leur territoire. Aujourd’hui la cité Quilmès est un grand champ de ruines dans une vallée au pied de montagne, qui témoigne de l’ingéniosité de cette civilisation, au même titre que le peuple Inca et son célèbre Machu Picchu. Construite en terrasses, Quilmès est une véritable forteresse à flanc de collines où la hiérarchie était représentée géographiquement : de grandes enceintes rectangulaires abritaient en bas, plusieurs communautés ; au fur et à mesure que l’on s’élève dans la cité labyrinthique, les enceintes rectangulaires devenaient plus petites, jusqu’à n’accueillir qu’une seule famille : le chef de la cité. A moitié enterrées, et constituées d’épais murs en pierre, les constructions assuraient une protection contre la chaleur d’été, le froid et le vent glacial d’hiver. Témoins de ces fastes années, la centaine de gigantesques cactus se dresse aujourd’hui, telle une armée, protégeant l’antique civilisation.

 

DES VILLAGES

Les villages du Nord-ouest Argentin sont fortement marqués par l’histoire ; et ils conservent, chacun à leur manière, une authenticité qui leurs donne beaucoup de charme. Cafayate, Molinos et Cachi entretiennent l’architecture coloniale du passé, où les maisons blanchies trônent sur un piédestal de pierre qui les isolent des crues importantes. Certaines galeries à colonnes, doubles portes en angle, et patios côtoient le rustique des matériaux de ces campagnes (brique crue, pisé, chaux). Les façades principales donnant sur la rue sont propres et travaillées ; généralement peintes de couleur claires, elles contrastent avec les façades secondaires dont l’adobe est laissé cru. Le témoignage d’un habitat chic réalisé avec les matériaux locaux ! La place centrale du village, plantée de poivriers géants ou de palmiers, est le théâtre des activités de fin de journée, où l’ombre protège les habitants venus se rencontrer sur un banc, les vendeurs de tortillas cuites au feu de bois, ou quelques badauds fatigués. L’église blanche, en adobe, attend patiemment les fidèles. Une impression de quiétude se dégage des ruelles, où la vie semble suivre son cours tranquillement. Ces petits villages sympathiques offrent ainsi des haltes agréables tout au long d’un parcours semé d’embûches.

Plus au Nord, l’architecture des maisons est plus primitive : plus petites et plus simples, les couleurs brunissent, tout comme le visage. Les façades en pisé s’alignent le long des rues terreuses et pentues, et l’artisanat se négocie à l’extérieur. L’ambiance qui règne à Tilcara, Purmamarca ou Humahuaca ne ressemble à rien de ce que nous ayons pu observer jusqu’alors. En cette semaine sainte, ces villages festifs s’animent et grouillent de monde. Les enfants défilent dans les rues pour jouer de leurs instruments andins (flûte de pan, tambours,…), les vendeurs envahissent les ruelles pour présenter leurs chatoyants tissages, poteries, tapis, ou autres sculptures en bois de cactus. Bien que désertique, les paysages environnement assieds ces villages dans un cadre authentique et idyllique. Même les cimetières, multicolores, ont ici un charme sans égal. Une ambiance rurale et bon enfant qui nous plaît, nous sentons que nous approchons de la Bolivie.

 

DES PEUPLES

Pour la première fois depuis le début du voyage, la population nous fait prendre conscience que nous sommes loin de nos visages européens. En effet, la population dans le Nord-ouest de l’Argentine est beaucoup plus typée : les peaux sont tannées par le froid et le soleil sec, les yeux sont sombres, les traits sont marqués par les années qui passent, les longs cheveux noirs des femmes sont régulièrement assemblés en nattes, et les visages sont souriants. Les anciens arborent les tenues traditionnelles : jupes bouffantes et beaux chapeaux pour les femmes, pulls en laine et bérets pour les hommes, et s’apostrophent régulièrement en Quechua. La langue ancestrale est, en effet, encore très présente au sein de ces populations andines. D’une gentillesse sans égale, il est pourtant difficile de se mélanger à eux pour partager un moment de complicité car leur caractère est pudique et réservé. Rien de comparable avec la population argentine des descendants espagnols que nous avons côtoyé ces derniers mois, d’ailleurs ici, le clivage entre les populations est palpable. De leurs côté, les enfants s’amusent avec trois fois rien et observent avec attention les individus étranges que nous sommes. A trois pour réparer un vélo déraillé, seul à courir après des lamas, en groupe pour jouer les morceaux traditionnels, ou une vingtaine autour d’un ballon de football, tous nous attendrissent par leur sourire spontané.

 

DES PAYSAGES

Une superbe boucle, entre Cafayate et Salta, en passant par Cachi, se révèle incontournable dans le nord, extrême, de l’Argentine. Les routes traversées, plongent en plein cœur de paysages incroyables, comme la Quebrada del Rio Conchas ou la Vallée de Calchaquies.

Vallée encaissée entre des parois de terre vermillon, la Quebrada del Rio Conchas offre un spectacle fabuleux digne d’un décor de western. L‘eau et les vents ont façonné des formes surréalistes dans les montagnes, créant de belles sculptures naturelles aux noms évocateurs : les châteaux, la gorge du diable, l’obélisque, ou encore l’amphithéâtre, immense cheminée « acoustique » taillée dans la falaise. Le parcours, d’une quarantaine de kilomètres est tout aussi sublime qu’étonnant, le soleil habille les roches de nuances orangées ou rosées. Quelques marches permettent de prendre un peu de hauteur, et un panorama à couper le souffle se déploie sur la vallée, où de rares bosquets apportent des touches vertes à ces montagnes ocres. Un paysage tellement désertique, quasi lunaire.

Autre vallée, autre ambiance, la mythique Ruta 40, monotone et asphaltée dans le Sud du pays, traverse ici la Vallée de Calchaquies par une fabuleuse piste caillouteuse ponctuée de petits villages de caractères. Quittant rapidement les vignobles et la fertilité, l’aridité et la blancheur aveuglante des falaises aux pointes acérées prédominent. Telles des milliers de flèches sorties de terre, ces roches créent des jeux d’ombres superbes. Ce délire minéral ne laisse que peu de place à la vie humaine. Ça et là, de petites maisons en terre sèche sont éparpillées. Quelques chapelles et écoles isolées ponctuent la route, semblant être désertées depuis des siècles. Des enclos abritent quelques animaux (chèvres, lamas), les fours à pain sont dans le jardin, les piments sèchent au soleil, étalés à même le sol, et les habitants attendent sur le pas de la porte, regardant passer les rares véhicules, qu’ils saluent avec gentillesse. Dans les champs, l’heure est à la récolte des oignons. La vie de ces habitants ne doit pas toujours être facile dans ce paysage aride.

Puis, une route rectiligne sur 15 kilomètres traverse une zone semi-désertique bordée de cactus candélabres et de montagnes aquarellées, qui mène vers l’extrême Nord. Une vue spectaculaire, à plus de 3.300 mètres d’altitude, surplombe la vallée verdoyante en contrebas où sinuent de beaux lacets à flancs de montagne. A partir de là, il faudra s’habituer à vivre haut perché, oscillant en permanence entre 3.000 et 4.000 mètres de hauteur. La Quebrada de Humahuaca, classée au patrimoine mondiale de l’Unesco depuis 2003 ou encore la route pour le Paso de Jama, seront ainsi une succession de paysages vertigineusement grandioses. Classée à l’Unesco, à la fois pour sa biodiversité mais aussi pour sa culture, la Quebrada de Humahuaca plonge le voyageur dans plusieurs siècles de civilisation. Les paysages, de plus en plus arides, aux collines sèches et colorées, traversent de ravissants villages aux maisons d’adobe et de pisé. De part et d’autre de la vallée, ces montagnes déclinent un camaïeu coloré de rouge carmin, de gris ardoise, de blanc, de mauve, de rose des sables ou de vert-de-gris. Comme une palette de peintre, la roche décline les nuances multicolores où il est possible d’y compter sept, voire quatorze teintes à la fois. Bien que le souffle soit court à plus de 4.300 mètres d’altitude, les randonnées pour observer de plus près ces formations géologiques faites d’ondulations colorées sont splendides. Les tonalités changent suivant l’inclinaison du soleil, les ombres jouent sur la roche, faisant ressortir les reliefs et enchantent les couleurs.

Avant de quitter définitivement l’Argentine, une route spectaculaire reste à gravir pour atteindre le Paso de Jama, poste de frontière d’altitude (4.200 m) avec le Chili. La route monte rapidement en virages serrés, suivant un magnifique canyon jusqu’à un haut plateau où, tel un éblouissant mirage, apparaît une vaste étendue blanche : un désert de sel, que la route traverse en son centre. Des alignements de bassins sont remplis d’eaux turquoises qui rappellent la couleur des glaciers de Patagonie. Un avant goût d’Uyuni en Bolivie. Encadrée par les sommets enneigés des hauts volcans, la route traverse des paysages sauvages et désolés. Les quelques lagunes représentent une oasis pour flamands roses et vigognes, seuls êtres vivants dans cet environnement minéral magnifique mais hostile. Le col à 4.850 mètres marquera un nouveau record d’altitude, mais également une longue descente vers San Pedro de Atacama au Chili.

L’Argentine nous aura enchanté, parfois même dérouté, mais nous sortons de ce pays comblés par les découvertes réalisées. La diversité et la beauté de ses paysages, du nord au sud, d’est en ouest, des grandes plaines glaciales et désertiques de Patagonie, aux montagnes colorées du désert caniculaire du Nord-Ouest, en passant par de gigantesques glaciers vivants [Voir l’article sur le Glacier Perito Moreno], des plages désertes, des pics acérés, ou des canyons lunaires, est inégalable. Les rencontres avec des mammifères marins inconnus sur la péninsule de Valdés : lions et éléphants de mer, ou plus majestueux, les baleines et les dauphins ; la découverte de guanacos, lamas, vigognes, nandous ou vautours, animaux typiques de cette partie du globe, nous ont émerveillé comme deux enfants. L’architecture éclectique nous a marqué et nous inspirera à notre retour c’est certain. Les rencontres plus ou moins chaleureuse (cf. notre article sur le nouvel an 2016) et les moments de partage nous ont ouvert l’appétit pour encore plus de nouveaux échanges vers d’autres horizons.

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