#20 I CAN.17.06

FREEDOM COVE I UNE ÎLE FLOTTANTE FACE AU PACIFIQUE

Bâtir une maison flottante sur la côte de Vancouver et troquer la société de consommation contre une vie insulaire et paisible, voilà le rêve un peu fou d’un couple d’artistes canadiens ambitieux. Depuis 1991, Wayne et Catherine, ont décidé de vivre d’une manière unique, en construisant par eux-même leur maison sur l’eau. Pas de péniche réaménagée ou de maison sur pilotis : il s’agit ici d’une véritable île flottante, implantée à plus d’une demi-heure de bateau de la ville de Tofino. Ils ont ainsi abandonné leurs habitudes pour s’installer au milieu des fjords de la Colombie-Britannique et développer un espace de vie autonome, réalisé à partir de matériaux recyclés. Baptisée Freedom Cove, cette gigantesque structure flottante en bois, est un paradis coloré, écologique et autosuffisant, où les propriétaires vivent en communion avec la nature. Nous embarquons donc pour cette destination tout aussi intrigante qu’inspirante, afin de passer 24 heures dans une maison pas comme les autres. Mais avant de parvenir à destination nous découvrons la côte pacifique canadienne : après une demi-journée sur les routes sinueuses de l’île de Vancouver, la grande île de Colombie-Britannique, nous arrivons à Tofino, nichée au fond de l’anse de Clayoquot. Retour sur une formidable épopée au cœur des montagnes de l’Ouest Canadien.

20 ANS DE CONSTRUCTION SUR L’EAU

Un littoral sauvage et déchiqueté, une forêt tropicale humide d’où s’élancent des arbres imposants, d’immenses plages de sable, une culture du surf et du grand air, des ours, des loups et des baleines, tel est le quotidien des habitants de cette petite ville au bout de l’île. Mais Tofino n’est pourtant pas la fin de notre périple, et nous troquons à présent la voiture pour le bateau, unique moyen de transport pour se rendre à Freedom Cove. La traversée est calme et le paysage spectaculaire : les criques s’enchaînent et les lions de mer saluent notre passage. Après quarante minutes de navigation, le bateau arrive à l’entrée de la crique de la liberté. Nous avions contactés Catherine et Wayne quelques jours auparavant afin de savoir s’ils étaient disponibles pour nous faire visiter leur étrange monde flottant, et c’est avec un enthousiasme non dissimulé qu’ils nous ont accueillis les bras grands ouverts. À bonne distance du rivage, caché dans une petite crique idyllique aux eaux calmes, nous découvrons notre nouvelle destination colorée. Le couple, accompagné de ses deux chiens nous attend sur le dock de son petit coin de paradis. De nombreuses constructions en bois, peintes en magenta et vert, émergent d’un grand jardin, le tout flottant sur l’eau. Pas de doute, nous sommes au bon endroit ! Le premier pas sur le ponton nous plonge immédiatement dans un monde merveilleux tout droit sorti d’un film de Tim Burton. Catherine prend alors le temps de nous faire visiter l’intégralité des constructions qui s’étalent sur plus de 2000 mètres carrés, narrant par la même occasion les étapes de la construction :
« Le projet est aujourd’hui constitué d’une douzaine de plateformes flottantes, sur lesquelles on retrouve plusieurs fonctions. Il y a notre maison bien évidemment, mais aussi un studio pour accueillir nos amis, un phare qui sert de salle d’eau, notre galerie d’art, des ateliers, un garage, ma piste de danse, ainsi que plusieurs serres dans lesquelles nous cultivons notre propre nourriture ». Des passerelles sinuent à travers le jardin de Catherine afin de relier les plateformes entre elles et permettre de rejoindre les différents bâtiments de leur « ferme flottante », comme le couple aime l’appeler.

« Nous avons entrepris la construction en 1991 car nous souhaitions nous éloigner du mode de vie que nous avions à Tofino. Les prix des terrains et des maisons étaient chers et nous voulions nous éloigner de la civilisation qui ne ressemblait plus vraiment à nos choix de l’époque. Nous souhaitions élever nos deux enfants différemment. Nous sommes des artistes autodidactes, Wayne est sculpteur et je suis danseuse bien que j’écrive également beaucoup de poèmes », explique Catherine. L’achat de cette crique fut alors une opportunité incroyable pour le couple, qui décida, pour limiter les coûts du foncier, de ne pas implanter la maison sur la terre ferme [par ailleurs impossible au vu de la géographie du site], mais de réaliser une maison flottante. C’est suite à une tempête, qui a permis de récupérer des dizaines de troncs d’arbres tombés, que la construction de cet endroit a pu débuter.  « Au tout début, notre maison était modeste, ressemblant plus à une cabane ; puis, petit à petit, le premier bâtiment commença à prendre forme. Tout a été réalisé avec des matériaux récupérés, le bois est essentiel ici, nous en trouvons en abondance, et Wayne a les connaissances pour pouvoir le travailler intelligemment. Après presque deux ans de travaux, notre maison flottante avait déjà fière allure ! », précise Catherine sans aucune modestie. S’il leur faut uniquement verser au gouvernement une taxe d’occupation, Catherine et Wayne ont conscience de la chance qu’ils ont d’habiter dans ces lieux : « Aujourd’hui, il n’est plus possible de construire des maisons flottantes dans la zone, nous sommes les seuls à vivre dans une telle maison dans les environs. Les gens nous disent d’ailleurs que cette dernière est unique en son genre », ajoute alors le maître des lieux.

Sa passion a elle, c’est le jardinage ; vite à l’étroit sur l’unique plateforme, le couple a alors décidé de réaliser un immense jardin flottant, où les talents des artistes pourraient alors s’exprimer. C’est ainsi qu’années après années, ces Robinson des temps modernes ont alors ajouté de nouvelles plate-formes à la maison ainsi que des bâtiments annexes, laissant libre cours à leur imagination. Lors des deux dernières décennies, le couple a dédié l’intégralité de son temps à l’entretien et l’agrandissement de leur île flottante. « Si notre maison n’est pas très grande, nous avons maintenant ajouté des ateliers où nous travaillons régulièrement, des serres où je cultive mes aliments, des petits studios pour accueillir notre famille ou nos amis, et nous vivons aussi beaucoup à l’extérieur. Mon jardin me demande énormément de temps, je passe chaque jour plus de quatre heures à m’occuper des plantations, mais j’y prends toujours beaucoup de plaisir. Wayne quant à lui regorge d’idées pour imaginer une astuce afin de faciliter le quotidien ou inventer une nouvelle pièce à construire. Nous avons mis vingt ans à réaliser notre paradis botanique de nos propres mains », nous confie Catherine.

 

UNE FERME FLOTTANTE ÉCOLOGIQUE ET AUTOSUFFISANTE
Le couple a donc passé plus de 20 ans à construire sa propre île maison écologique, auto-suffisante à la fois en nourriture et en énergie. Un rêve de vie qui est devenu une réalité après des années d’efforts et dont ils parlent maintenant avec passion. Électricité, nourriture, eau potable, tout est produit ou collecté sur place : « notre maison fonctionne de manière écologique, afin que son impact sur la nature soit limité au maximum. Nous utilisons principalement des matériaux recyclés, récupérant par exemple de l’acier provenant des fermes piscicoles des environs afin de remplacer les plateformes de notre île, qui étaient faites en bois et pourrissaient avec le temps. En fonction de ce que l’on trouve, nous faisons évoluer la maison et le jardin en permanence », plaisante Wayne. Invités à partager 24 heures du quotidien de ce couple atypique, nous prenons alors le temps d’explorer les environs dans les moindres recoins. C’est ainsi, qu’à bord de leur canoë, nous prenons le large pour aller nous balader sur les eaux calmes et peu profondes de la crique. Le tour de l’île flottante s’effectue en quelques coups de rame, et il est même possible de rejoindre le rivage quelques mètres plus loin. « Vous ferez attention, j’ai aperçu une maman ours avec son petit ce matin sur la plage », prévient Catherine avant le départ de notre expédition. C’est en faisant beaucoup de bruit afin d’effrayer les prédateurs que nous partons donc escalader le rocher situé à l’arrière de la maison, afin de prendre de la hauteur pour apprécier dans son intégralité cet ouvrage flottant : époustouflant ! Sur le chemin du retour, nous comprenons un peu mieux le désir des artistes de vivre en complète autosuffisance au plus proche de leur environnement naturel qui les inspire tant. Deux réservoirs recueillent ainsi l’eau de pluie qui provient d’une petite cascade située dans les bois, et un long réseau de tuyaux achemine directement l’eau vers le jardin et les pièces de la maison.

À notre retour, Wayne fera découvrir son système de stockage de l’énergie : quatorze panneaux solaires permettent de produire l’électricité, complétés si besoin par un générateur. « Cela nous permet d’avoir en moyenne 12 heures de lumière quotidienne de manière complètement autonome et ne sommes jamais en manque. Nous avons tout le confort dont nous avons besoin : une connexion Internet pour rester en contact avec notre famille, l’accès à la télévision où j’aime d’ailleurs beaucoup regarder des matchs de football américain. Nous ne restreignons pas notre consommation électrique ». S’ils n’ont toutefois pas de réfrigérateur ni de congélateur, très énergivores, ils consomment local, se nourrissant essentiellement de fruits et légumes que Catherine cultive dans ses serres et son jardin tout au long de l’année ; et des produits de la pêche, que Wayne effectue parfois même depuis son canapé par la trappe en verre située au centre du salon ! « Nous mangeons toujours des produits frais et de saison, et d’une manière générale, consommons assez peu car nous tentons d’éviter au maximum les emballages. Nous pouvons vivre de manière autosuffisante sur notre île. Mon mari se déplace de temps en temps jusqu’en ville pour acheter quelques produits de première nécessité, des céréales ou du lait par exemple, voir même un peu de viande ». En effet, suite à notre interrogation, Catherine nous a confié en soirée, peinée, qu’ils avaient cessé d’élever des poules à cause des nombreux prédateurs [les loups] qui venaient à la nage jusque sur la barge pour dévorer la volaille.

 

C’est autour d’un plateau de crêpes bien bretonnes, dont ils découvrent les saveurs pour la première fois, que nous partagerons la soirée, au rythme des anecdotes que Wayne raconte avec humour, qui nous rappellent que cette vie au cœur d’un écosystème vivant n’est pas toujours de tout repos. La famille partage aussi sa passion de l’art, présentant les oeuvres réalisées : des masques de plumes, des bougies sculptées, ou de la décoration des os de baleines, leurs activités ne manquent pas ! De notre côté, nous leur présentons quelques unes de nos précédentes découvertes architecturales, et le couple découvre avec émerveillement d’autres modes de vie aussi atypiques que le leur. « C’est super de faire découvrir ces projets là aux autres », nous félicite Catherine avec sincérité. Après une nuit en toute tranquillité, le bateau de la veille nous récupère dans la matinée et nous quittons cette destination enivrante, le cœur serré. Si Freedom Cove a déjà mis plus de 20 ans à se construire, le projet n’est pourtant pas fini ! Avec leur âme d’artistes, Catherine et Wayne continuent sans cesse de réfléchir à de nouvelles pièces à ajouter à ce puzzle déjà spectaculaire. Cette crique de la liberté est un projet qui continue à évoluer et à changer grâce au travail acharné de ces propriétaires hors du temps, et à l’influence de cette nature sauvage extraordinaire à disposition. Bien plus que la découverte d’un habitat chatoyant sur une île écologique, à Freedom Cove, nous avons aussi fait la rencontre d’un couple attachant, au mode de vie simple et autosuffisant. Une belle conclusion pour une seule certitude après toutes ces expériences : l’architecture vernaculaire représente une des clefs pour la construction d’un habitat contemporain plus durable. Catherine et Wayne, merci pour ce moment !