#19 I USA.17.05

Les paysages du Nouveau-Mexique sont aussi beaux que désertiques : de grands espaces ponctués de montagnes succèdent aux forêts et aux cours d’eau. C’est dans ce Sud-Ouest américain que subsistent d’étonnants vestiges de tribus indiennes, dont les villages furent de grands centres à la fois culturels et commerciaux jusqu’au XIVème siècle. Perchés sur des falaises vertigineuses, ces Pueblos [terme qui signifie « villages » en espagnol] constituent de surprenants ensembles urbains préservant un habitat traditionnel ainsi qu’un style architectural très particulier. De l’extraordinaire village troglodytique de Mesa Verde aux ruines du Canyon de Chelly, tous ont pourtant été abandonnés pour des raisons encore plus ou moins inexpliquées. À quelques kilomètres seulement des Earthships [18 I USA.17.04], Taos Pueblo fait partie d’un des 21 villages remarquablement bien préservés. Ici, une petite communauté indienne y vit toujours, depuis près de 1.000 ans dans le pur respect des traditions anciennes : aucun confort moderne n’a été ajouté, ni eau courante, ni électricité. Nous ne pouvions passer à côté de ce site atypique, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1992, sans nous y arrêter. C’est donc bravant la neige et le froid qui se sont abattus sur la région depuis une semaine, et déjouant les routes bloquées par la boue, que nous partons visiter en fin de matinée ce site sacré. Sur place, il faut s’acquitter du droit d’entrée [principaux revenus pour cette communauté] et suivre le guide pour une première visite. Un manque d’authenticité qui sera pourtant bien vite dissipé.

UN PATRIMOINE EXCEPTIONNEL PROTÉGÉ

Nous sommes en 2017, dans le pays le plus industrialisé du monde, où tous les villages sont connectés aux différents réseaux… Tous ? Non ! Un petit pueblo d’irréductibles indiens résiste encore et toujours à l’envahisseur industriel. Taos Pueblo, voici un village qui se plaît à conserver ses traditions et qui rejette toute idée de modernisation. C’est aujourd’hui le plus grand et le seul continuellement habité des États-unis depuis le XIIIème siècle, où le style pueblo est conservé dans sa forme la plus pure. Sur les bords du Rio Pueblo, la rivière sacrée servant d’eau potable aux autochtones, et au pied des hautes montagnes des Rocheuses, se dessine un petit village paisible où les maisons d’adobe fortifiées [mélange de terre, de paille et d’eau, séché au soleil] entourent une grande place centrale. Accompagnés de notre guide indienne qui s’exprime aussi bien en anglais que dans sa langue natale le Tiwa, nous parcourons les principaux espaces de ce site de 19 hectares afin de mieux appréhender la culture et les lieux. Une enceinte en adobe cerne ces maisons de terre de plusieurs niveaux, le cimetière et les ruines de la première église, les kivas [salles cérémonielles souterraines où l’on accède par le toit grâce à une échelle], les fours collectifs et, au centre, l’église catholique actuelle, principal lieu de rassemblement. La terre, les sources naturelles et même les montagnes de Taos Pueblo, ici tout est sacré. Et hors de question de pervertir les lieux. Pendant des décennies, les indiens pueblos ont été dépossédés de leur territoire par les américains non natifs du milieu, et ce n’est qu’en 1680 qu’ils se révoltent pour récupérer leurs ressources. Ils ont d’ailleurs de cette époque conservé la diversité de culte, pratiquant à la fois les rituels indiens, mais également les cérémonies catholiques d’origine hispanique.

Depuis son prestigieux label Unesco, le village a fait le choix de l’exploitation touristique, il y a donc de nombreuses règles à respecter : toutes les zones ne sont pas accessibles, le village n’est ouvert qu’à certaines heures, il est autorisé de prendre des photos, mais pas pendant les cérémonies ! Si les indiens pueblos sont prêts à partager des éléments de leur culture, ils tiennent, en effet, à garder secrets certains rites et leur dialecte. C’est ainsi que nous visiterons, dans un premier temps, exclusivement les commerces. En toute logique, ces indiens profitent du passage des touristes pour présenter leur artisanat très réputé au sein de leur petite échoppe située au rez-de-chaussée de leurs maisons : poteries, tissages, cuir, bijoux, etc… tout est réalisé à la main selon des méthodes ancestrales. Mais, en toute franchise, nous craignons toujours ce côté trop touristique, quant les coutumes semblent dénaturées, quant le malaise tend à s’installer, quant la frustration de ne découvrir qu’une image biaisée est garantie. Qu’allait-on vraiment pouvoir apprendre, où trouver l’authenticité ?

UNE MAISON INDIENNE ORDINAIRE

Pour véritablement sentir les lieux, le mieux est de prendre son temps, de se balader plus librement, en respectant tout de même les coins interdits au public signalés par les panneaux, et d’aller à la rencontre des habitants. Car, en effet, Taos Pueblo est tout de même le seul authentique village indien encore habité depuis plus de huit siècles. Si certaines familles ont décidé de s’installer dans des villages aux environs, ne revenant qu’au moment des cérémonies, cent cinquante personnes habitent encore au « lieu des saules rouges » [traduction française de Taos Pueblo], dans ces maisons d’adobe à étages et juxtaposées les unes les autres. Les rues de terre sont devenues boueuses car la neige fond rapidement à cette saison, rendant la promenade chaotique. De l’extérieur, les volumes cubiques d’adobe semblent s’empiler, chaque étage étant en retrait par rapport à celui du dessous, et ce, jusqu’à cinq niveaux. Quelques ouvertures amènent un peu de lumière dans ces maisons aux murs épais, se limitant à une porte d’entrée et deux fenêtres pour chaque habitation. Les poutres en bois qui soutiennent la charpente, visibles depuis la place centrale, donnent un aspect graphique à la composition de façade, où les ombres jouent un rôle très important en fonction des heures de la journée. Des échelles grimpent ensuite le long des façades permettant d’accéder aux habitations supérieures dont l’entrée s’effectue sur le toit de la maison inférieure. L’invention du toit-terrasse en quelque sorte ! Les gouttières de bois ou de métal qui évacuent les eaux de pluie directement devant le seuil des maisons évitent qu’elles stagnent sur les terrasses à toit plat. Coutumes, techniques et matériaux traditionnels ont abouti à une construction harmonieuse de l’ensemble de cette enceinte fortifiée, dont le style se transmet de génération en génération.

Vaquant à ses occupations et profitant de la chaleur des rayons du soleil, nous rencontrons Philip devant sa maison. Il n’a jamais quitté son village d’origine et nous confirme le caractère authentique des constructions de Taos Pueblo, en termes d’emplacement, de formes et de conception, de matériaux utilisés, de fonctions, ainsi que de l’esprit communautaire qui y règne. Gouverné par un conseil tribal autonome, le village ne subit aucun effet négatif du développement, ni de manque d’entretien. Bien au contraire, la communauté protège ses traditions et continue de restaurer et d’habiter les maisons en utilisant méthodes et matériaux traditionnels, notamment en interdisant à l’intérieur de l’enceinte les lignes électriques et l’approvisionnement en eau courante. L’érosion des murs extérieurs qui subissent sans relâche la pluie, la neige et la sécheresse demande un entretien permanent des façades et de la structure principale, que ces indiens assurent d’un travail commun et solidaire. L’invitation à découvrir l’intérieur de la modeste demeure ne tarde pas et nous suivons Philip bien volontiers. Il fait assez sombre mais la température contraste avec le froid extérieur. Le poêle central est allumé en continu « presque toute l’année » nous confie-t-il, « il sert à chauffer l’unique pièce de la maison mais nous faisons également cuire quelques-uns de nos aliments sur celui-ci ». Les murs d’adobe sont recouverts de torchis, ils emmagasinent ainsi bien la chaleur et la diffusent lorsque cela est nécessaire. Les poutres réalisées avec le bois local sont apparentes et supportent l’étage du dessus dont la maison appartient aux voisins de Philip. Les murs sont peints en blanc, permettant à sa femme de meubler et décorer la maison facilement, avec tous les éléments traditionnels indiens : tapis, matériel de chasse, instruments de musique, etc… La pièce principale fait office à la fois de séjour, de salle à manger et de chambre ; à l’arrière une petite cuisine et une salle de bain -sans eau courante- se déploient à l’abri des regards. Un espace simple mais fonctionnel qui « suffit amplement » à Philip face à des conditions climatiques difficiles. « Nous allons chercher l’eau de la rivière dès que nous en avons besoin, mais limitons tout de même notre consommation au maximum. Nous essayons de stocker l’eau de pluie pour faire la vaisselle, mais ce n’est pas toujours facile car elle est souvent fortement chargée de boue après la fonte des neiges. Le soir, nous nous éclairons à la bougie ou à la lampe à pétrole. Nous nous contentons du nécessaire », précisera-t-il. Bien qu’il soit bienveillant, ce dernier reste un Indien, il est pudique et s’exprime peu, mais il nous livrera tout de même quelques anecdotes sur son quotidien : la lecture, les jeux de cartes, l’agriculture, le cheval, et la participation aux tâches de la communauté. Si le couple vit ici depuis toujours en connexion avec la terre de leurs ancêtres, leurs enfants, quant à eux, sont partis vivre au village voisin afin d’habiter une maison plus « connectée » -en particulier aux réseaux électriques. Mais ces derniers viennent aujourd’hui pour fêter l’anniversaire de la petite-fille car ils ont toujours autant plaisir à se retrouver en famille pour partager les jolis évènements de la vie.

D’une valeur universelle exceptionnelle, le petit village de Taos Pueblo exige une protection quotidienne contre les défis permanents des facteurs indésirables afin de maintenir son statut de « plus ancien village pueblo encore habité du pays et conservé à l’identique ». Des nuisances environnementales aux nouveaux aménagements, extérieurs ou intérieurs qui peuvent dénaturer les constructions, en passant par la modernisation du mode de vie, les conditions économiques ou encore les incidences touristiques négatives, les dégradations peuvent être fatales. Aussi, le rôle du conseil communautaire tribal, appuyé par l’Unesco, est de veiller à ce qu’aucun impact négatif n’altère les valeurs, l’authenticité et l’intégrité de ce patrimoine historique. Un travail de titan pour un bel exemple unique en son genre, qui confirme qu’il est encore possible de vivre dans le pur respect des traditions au cœur du pays le plus industrialisé du monde.