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HOGANS I EN TERRE SACRÉE NAVAJO

La terre des Navajos est un vaste désert aride, planté de hauts pitons rocheux aux couleurs chaudes et vives, qui s’étend sur trois états des Amériques : l’Arizona, le Nouveau-Mexique et l’Utah. Parmi les quelques 20.000 km² de réserve indienne, la fameuse Monument Valley compose ce décor, rendue célèbre par les films hollywoodiens de John Ford. Brûlés l’été par un soleil impitoyable, et gelés l’hiver par la neige glaciale, ces territoires hostiles sont néanmoins toujours habités aujourd’hui par plus de 130.000 indiens Navajos, constituant ainsi la plus grande tribu indienne indigène du monde. Le sentiment que l’on éprouve en traversant cette réserve sur les longues routes droites et cahoteuses, tient en un mélange d’admiration pour cette culture ancestrale en harmonie avec son environnement, et de culpabilité pour l’histoire dramatique de la colonisation des blancs. Des barrières à ne pas franchir ou des distances à respecter sont régulièrement signalées, un dialecte incompréhensible, ici, la méfiance est de bonne guerre. Soudain, de loin en loin, sur les vastes plaines arides de l’Utah où paissent vaches et moutons, se détachent des monticules de terre, telles des taupinières à grande échelle. Nous empruntons alors les chemins caillouteux qui mènent à ces modestes hogans, où quelques fermiers Navajos vivent encore, à la manière de leurs ancêtres. Une fumée blanche s’échappe du long tuyau métallique qui dépasse du dôme ocre, signe d’une réelle occupation des lieux. Allons frapper !

 

LES INDIENS NAVAJOS I VERS UNE MODERNITÉ CONTRAINTE

Des monolithes sacrés de roche rouge en toile de fond, des rythmes de tambours pour musique d’ambiance, il ne manquerait qu’un cow-boy à plumes sur son cheval pour compléter l’atmosphère FarWest. Une image clichée, mais pourtant réelle au cœur de ces contrées lointaines isolées. Les Navajos ont autrefois, trouvé sur ces terres hostiles, la solitude qui leur convenait. L’élevage, l’agriculture et la confection de textiles sont autant de domaines qui ont permis d’assurer une situation financière prospère à ce peuple millénaire. Chez les Navajos, la femme joue un rôle privilégié : la descendance étant tracée par la mère, c’est elle qui est responsable du foyer dans lequel se retrouve jusqu’à plusieurs générations. Ainsi, la plupart des familles Navajo possèdent deux, trois, voire plusieurs hogans, ainsi que des enclos pour les moutons. Si ce peuple indien cultive fièrement ses racines, dont la langue et les coutumes se transmettent de génération en génération, la plupart d’entre eux révèle un visage meurtri par le passé, et transformé par la modernité. Les tragédies ont profondément marqué les mémoires : des combats avec les Espagnols jusqu’aux Américains qui les expulsèrent de leurs terres, les hostilités furent nombreuses. Aujourd’hui encore, beaucoup de Navajos vivent dans une extrême pauvreté, sans eau courante ni électricité, aux proies à l’alcoolisme ou au chômage, comme de nombreuses tribus indigènes déconsidérées par le gouvernement. Cependant, le temps a fait son œuvre, et c’est avec la reconnaissance comme « Nation indépendante », s’administrant grâce à ses propres institutions, que les Navajos retrouvent aujourd’hui peu à peu leurs droits. Ils espèrent maintenant que le regard de l’ensemble des américains sur les indiens continuera à évoluer.

À travers le temps, les Navajos ont ainsi maintenu leur propre langue, si complexe à déchiffrer qu’elle fut utilisée comme langage codé par l’armée américaine durant la Seconde Guerre Mondiale ; ils ont conservé leur traditions tisserandes qui, ne pouvant être mécanisé, rend leurs tissages parmi les plus exclusifs au monde ; mais ils ont aussi perpétué les rituels cérémoniels, fondés sur l’adoration des quatre éléments, qui constituent des étapes importantes dans leur calendrier. Et si certains s’efforcent de vivre dans le respect de ces traditions, de maintenir des liens étroits au sein des familles, et d’habiter dans leurs maisons de terre, d’autres se tournent néanmoins vers la société contemporaine, délaissant les hogans pour des bungalows, et consacrant leur activité au tourisme [guide, chauffeur, vendeur d’artisanat ou hôte d’accueil en B&B] car ces lieux mystiques intriguent.

 

FIRE TREE I UN B&B PARMI LES ROCHES ROUGES

« À l’intersection pour Monument Valley, vous tournez à gauche sur six miles et passez les grands complexes d’hébergements. Vous devez contourner le rocher sacré du ‘Hat Rock’. De là une piste continue pendant une quinzaine de miles avant d’arriver dans notre B&B », nous a envoyé Martin en guise de plan pour le retrouver. Le territoire est organisé autour de la voiture : les pistes chaotiques sillonnent le paysage vers l’immensité infinie, la chaleur est étouffante et la poussière aveuglante, le désert de l’Ouest, tel que l’on se l’imagine ! Après plusieurs kilomètres au milieu de sable et de pierres, nous arrivons au cœur d’une zone d’habitat dispersé regroupant une centaine de personnes, où s’érigent pêle-mêle les silhouettes spécifiques des hogans à côté des mobilhomes, plus ou moins habités. Car si certains indiens continuent ici à vivre dans leurs maisons traditionnelles, de nombreuses propriétés voient se construire des habitats modernes plus confortables les remplacer. Les hogans étant aujourd’hui, de plus en plus réservées pour une expérience nocturne insolite, ou à un habitat secondaire pour l’été. En ce début mars, la saison touristique peine à commencer, l’hiver a traîné, et chaque famille s’active pour accueillir les premiers arrivants. À FireTree B&B, Martin tient avec sa femme Raquel, indienne pure souche, des chambres d’hôtes depuis plus de 5 ans, afin de faire connaître aux touristes en quête d’originalité, le mode vie rustique et près de la nature qu’il a pu vivre enfant. En effet, originaire de l’Est des États-Unis, il est arrivé en territoire Navajo à la fin des années 70 avec sa mère, qui a construit son première hogan pour y abriter toute sa famille en 1982. « Les clients occupent désormais mon ancienne chambre, que nous avons un peu amménagé », nous explique-t-il fièrement, non sans évoquer les conditions rudes des mois d’hiver. Bien que Martin ai aujourd’hui choisi d’installer sa petite famille dans une maison plus moderne, qui regroupe toutes les commodités, il entretient chaque jour, dans le pur respect des techniques de ses ancêtres, des hogans traditionnels. C’est ainsi, fier de ses coutumes, qu’il nous accompagne visiter l’habitat ancestral indien qui nous intrigue tant, évoquant les mérites de ce mode de vie atypique.

 

UNE CONSTRUCTION À L’IMAGE DES INDIENS NAVAJOS

Dans la culture Navajo, le hogan est plus qu’un simple abri pour manger et dormir. En effet, originellement, le concept de la maison n’a aucune commune mesure avec la manière d’habiter des occidentaux. Pour les indiens, le hogan est un don des dieux, occupant une place dans le monde sacré. Ainsi, l’orientation est toujours la même : la porte, unique ouverture, fait face à l’Est, afin que la famille Navajo puisse vénérer le soleil levant. Toutefois, l’emplacement de chaque hogan est déterminé avec soin par rapport au paysage dans lequel il se fond grâce à la couleur ocre de la terre qui les recouvre. Généralement situées près de points d’eau, ces huttes familiales qui constituent des petits hameaux disséminés à quelques kilomètres les uns des autres, sont composées de deux entités bien distinctes : la maison principale circulaire est le « hogan femelle », et la construction plus petite, conique est le « hogan mâle », essentiellement utilisé pour les cérémonies religieuses, dont l’usage reste important encore aujourd’hui. Ces constructions sont considérées comme pionnières des maisons éco-énergétiques : une structure principale de bois local [généralement de cèdre ou de genévrier] est recouverte d’une épaisse couche de terre directement prélevée sur le site, qui constitue une bonne isolation contre le froid comme contre la chaleur, ainsi qu’une protection contre l’eau. De conception assez simple, une personne seule est capable d’ériger cet abri en deux mois, mais le savoir-faire dans l’assemblage particulier des poutres de bois est indispensable pour assurer une stabilité de l’édifice. D’une base d’environ huit mètres de diamètre, ces monticules de terre émergent discrètement au beau milieu du grand jardin de Martin, ne suggérant pas du tout, à première vue, une quelconque forme d’habitat.

Nous le suivons alors à l’intérieur du premier abri, où une pièce unique au sol de pierre révèle toute sa complexité structurelle. De forme circulaire d’extérieur, le superbe enchevêtrement de troncs de cèdre dessine un octogone à l’intérieur. Une structure solide, qui peut durer plusieurs générations ! Si les longueurs de chaque côté de l’octogone ne sont pas toujours les mêmes, s’adaptant au terrain qu’il occupe, un premier niveau horizontal d’environ 1,20 mètres de hauteur est créé en disposant des rondins de bois debout. Le soubassement de l’édifice constitué, il reste ensuite à superposer les troncs horizontalement, décalés en quinconce à chaque couche supérieure, dont la longueur diminue au fur et à mesure de l’empilement. À la cinquième couche de bois, les huit côtés du hogan se réduisent à quatre, afin de donner à la toiture son effet bombé. Le diamètre se réduit alors rapidement vers le centre jusqu’à une treizième couche de troncs de cèdre, toujours empilés sur le même modèle. Une ouverture est laissée au niveau de la couche supérieure, utilisée comme lucarne. En effet, les hogans traditionnels ne possèdent pas de fenêtres et la seule arrivée de lumière s’effectue uniquement par l’ouverture zénithale, en plus de la porte d’entrée. Comme nous l’explique Martin, « à l’origine cette petite ouverture en toiture était utilisée aussi comme cheminée, mais puisque nous ouvrons cette maison d’hôte seulement l’été, le poêle est devenu inutile. Nous avons donc supprimé le système de chauffage pour privilégier l’apport de lumière naturelle », rappelant alors les modifications d’usage de cet habitat traditionnel. En effet, cet hogan n’accueille aujourd’hui plus que quelques curieux de passage ; pas d’activités ni de repas à l’intérieur, ainsi, seuls des lits et quelques tables de chevet sont disposés pour héberger jusqu’à huit personnes le temps d’une nuit. « Pour les Navajos, l’espace extérieur est important, il est la continuité de l’intérieur du hogan et nous avons voulu perpétuer cette ambiance en proposant un jardin convivial où il fait bon se retrouver. Quant à la douche, nous avons construit un bâtiment annexe pour assurer le confort de nos hôtes, car autrefois un simple sudatoire en terre permettait de se laver tout en purifiant son âme  » précise Martin face à nos questions.

En s’approchant de la seconde maisonnette, il est facile d’observer l’épaisse couche du mélange de terre et de paille [environ 20 centimètres en toiture, et près de 2 mètres au niveau du socle] qui recouvre la structure de bois. Ici, la végétation commence à reprendre ses droits, poussant çà et là sur le dôme d’argile. Seuls la porte et le discret conduit de cheminée fumant, laissent à penser qu’il y a dessous, bien plus qu’une simple butte de terre. Ce hogan est bien plus grand que le précédent : d’une surface pouvant accueillir jusqu’à 40 personnes, aucune séparation hormis le tuyau de cheminée au centre ne vient barrer le regard. C’est ici une reconstitution fidèle des maisons traditionnelles que l’on découvre, où l’on retrouve les différentes activités pratiquées : le tissage, la cuisine, les repas, les échanges sociaux… La partie droite était réservée aux hommes, tandis celle à gauche de l’entrée était occupée par les femmes et les enfants. Si l’on s’y tient généralement assis, la hauteur de la partie centrale [environ 3 mètres] permet de tenir debout confortablement. La cheminée maintient une température agréable à l’intérieur alors qu’un vent frais souffle dehors. L’ameublement y est sommaire comme à l’époque, mais, profitant de la chaleur du poêle et assise sur un tapis posé à même le sol en terre, nous rencontrons Angie, à l’ouvrage derrière son grand métier à tisser. D’origine Navajo, les traits indiens se distinguent nettement sur son visage marqué par le soleil. Des yeux sombres et des cheveux de jais, un air grave mais accueillant, Angie nous invite timidement à l’écouter. Tisserande de mère en fille, elle travaille ici à la main, à la manière de ses ancêtres, quelques jours par semaine pour réaliser des commandes, tout en enseignant aux visiteurs les traditions indiennes. « J’ai appris tous ces savoir-faire par ma mère, et aujourd’hui, je m’en sers pour les transmettre aux personnes intéressées afin de perpétuer nos connaissances Navajo uniques », raconte-t-elle. Des méthodes de tissage à l’élevage des moutons, en passant par les techniques de constructions de leur habitat, selon Angie, tout devrait pouvoir se transmettre. Car si elle-même a délaissé son habitat traditionnel : « j’habite aujourd’hui une maison moderne, où j’ai l’électricité et l’eau courante, un canapé et une télévision car j’aime ce confort que nous a apporté la société de consommation ; mais je n’en oublie pas pour autant d’où je viens et l’importance de faire perdurer notre culture Navajo », elle n’en demeure pas moins attachée à ses traditions et admirative face aux indiens qui vivent encore dans ces maisons primitives. Des habitations écologiquement adaptées à un espace aride, mais qui finalement ne répondent plus aujourd’hui aux besoins actuels.

Ces habitats sont devenus des emblèmes pour la communauté Navajo et représentent aujourd’hui une fierté dans l’histoire de cette contrée des États-Unis. Ils représentent à eux seuls une pièce entière du puzzle historique et paysagé dans lequel ils se sont intégrés. Si les indiens ont depuis longtemps pris conscience de l’importance du tourisme pour mettre en lumière leurs coutumes, les conditions de vie ancestrales tendent peu à peu à s’estomper face aux évolutions de la société. Mais depuis une vingtaine d’années, leur situation semble alors s’améliorer, en même temps que se développe leur niveau d’éducation. Ils tentent ainsi de s’adapter et de proposer de nouvelles structures, qui reprennent les codes constructifs d’antan, essentiels au respect de leur culture, pour répondre à des besoins toujours plus contemporains. Ainsi, la forme circulaire traditionnelle évolue : la maison n’est plus recouverte de terre pour constituer un dôme mais la structure devient apparente dès l’extérieur. Les pièces de bois, plus longues et plus solides s’encastrent les unes dans les autres, à l’instar des maisons en rondins des trappeurs du Nord de l’Amérique. L’orientation de la porte à l’Est reste toujours la même, mais des fenêtres apparaissent sur les murs pour gagner de la luminosité à l’intérieur du logement ; la toit devient une tôle, plus rapide à mettre en œuvre ; le diamètre s’élargit, permettant d’accueillir plus d’usages au sein d’un même espace. Tandis que le poêle central demeure toujours un élément indispensable au système de chauffage pour l’hiver, l’électricité et l’eau courante se sont maintenant fait une place à l’intérieur du hogan, afin d’alimenter les éviers, douches, réfrigérateurs et télévisions, et des lits et canapés ont même remplacé les simples tapis posés au sol. De quoi recréer le confort envié à leurs compatriotes américains. Sans altérer les caractéristiques historiques vernaculaires de cet habitat traditionnel indien, ni tomber dans une reproduction pastiche, ces nouveaux hogans sont toutefois plus performants pour répondre aux besoins actuels. Ainsi, les Navajos ont su par ces exemples, préserver leurs traditions et l’utilisation des matériaux in situ, tout en s’adaptant aux modes de vie plus contemporains.

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