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CAL-EARTH I LE SUPERADOBE POUR TOUS

Nous le savons tous, le secteur du bâtiment est énergivore, polluant et cher. Qui plus est, il est confronté aux dérèglements climatiques et aux bouleversements démographiques, augmentation et vieillissement de la population. Le besoin massif de logement n’est donc pas prêt de décliner, mais avec en plus de nouveaux impératifs environnementaux. En Californie, région qui présente en outre des risques de catastrophes naturelles majeures, sortent de terre des maisons écologiques, qui résistent aux tremblements de terre, aux incendies et aux inondations, et qui ne coûtent presque rien. À Hesperia, ville aux portes du désert de Mojave, à quelques centaines de kilomètres de Los Angeles, se dresse un village expérimental conçu par l’architecte Nader Khalili depuis les années 80′. Cal-Earth, Cal, comme Californie, Earth comme Terre, a, au premier abord, des allures de champignonnière, où des dômes couleur sable se confondent avec l’aride paysage désertique. Et pour cause, les matériaux qui ont servi à les élaborer sortent directement du sol sur lequel ils se trouvent ! Mais en s’approchant, on distingue des portes et des fenêtres sur ces petits bâtiments ronds, hauts tout au plus de trois mètres. Ce sont des maisons auto-construites aux formes variables, qui utilisent simplement de la terre et des sacs de sable disponibles localement, tout en répondant aux normes modernes en matière de sécurité, de beauté, d’efficacité énergétique et de confort. Cal-Earth développe ici une méthode, à la fois ancestrale et empreinte de modernité, qui semble apparaître aujourd’hui comme un véritable message d’espoir face à l’urgence constructive, écologique et économique.

 

NADER KHALILI ET L’INSPIRATION PERSE

Ancien architecte de gratte-ciel, Nader Khalili [1936-2008] s’est rapidement tourné vers une méthode de construction anti-sismique qui utilise les matériaux issus du sol. En effet, suite à un voyage d’étude à travers les déserts de son pays, il s’est mis en tête d’aider les populations locales les plus pauvres à construire leur habitat avec ce qui se trouvaient sous leurs pieds. Inspiré par la poésie mystique du perse Rumi qui prédisait il y a plus de 800 ans : « La terre se transforme en or entre les mains du sage », l’architecture de Khalili a été dessinée à partir des principes de l’univers et de l’équilibre des éléments naturels : la terre, l’air, l’eau et le feu. Soucieux des effets du changement climatique et du mal-logement, il a ainsi développé une technique pour proposer des habitats à faible coût, simples à réaliser car nécessitant peu de main d’œuvre, indestructibles, et utilisant des matériaux locaux : le SuperAdobe. « Le retour à la terre m’a semblé évident. Mais je n’ai rien inventé : les civilisations méditerranéennes utilisaient déjà la terre sur laquelle elles vivaient pour bâtir leurs maisons », a concédé cet architecte iranien installé aux États-Unis depuis 1971. Le concept révolutionnaire aboutira en 1988 avec la construction d’un quartier expérimental dans la ville de Hesperia aux USA, où de nombreux prototypes démontrent la fiabilité des habitations, et la fondation de Cal-Earth, destinée à promouvoir ces éco-dômes en terre à travers des stages d’initiation partout dans le monde. Si dans un premier temps, beaucoup étaient sceptiques « il a été difficile de convaincre les populations locales de participer à ces chantiers hors normes », aujourd’hui, plusieurs institutions sont intéressées par les méthodes constructives imaginées par l’architecte visionnaire : des pays fortement touchés pas les séismes se tournent vers ce type de constructions, tout comme le Haut Comité pour les Réfugiés [HCR], qui propose des programmes pour des logements d’urgence, ou encore la NASA qui souhaiterai même emmener ces projets jusqu’à la Lune !

 

CONSTRUIRE EN SACS DE TERRE

« La plupart des gens n’ont jamais entendu parler de cette technique. Quand je dis qu’il suffit simplement de remplir des sacs de terre et de les empiler, peu de personnes me prennent au sérieux » a révélé N. Khalili au début de ses expériences. Et pourtant cette méthode, d’une simplicité étonnante, mérite que l’on s’y penche sérieusement ! En cette matinée de fin février, nous avons alors programmé une visite de l’éco-village de Hesperia. C’est dans le vent glacial du désert californien que nous attendons, avec quelques autres curieux, l’ouverture des portes, pour assister à la démonstration d’une architecture innovante. En effet, Cal-Earth [Institut de l’art et de l’architecture de la Terre de Californie] est une organisation qui accueille le public et le sensibilise à des méthodes d’auto-construction respectueuses de l’environnement, en organisant mensuellement des rencontres au sein de leur quartier dans l’Ouest des États-Unis. Dès neuf heures, nous déambulons à notre guise entre les dômes, plus ou moins grands, aux formes variées. Tantôt simples igloos, tantôt grandes maisons modernes à plusieurs pièces, les constructions sont aussi nombreuses que les étapes constructives à présenter ! « La première phase est de creuser la terre, que l’on rassemble, débarrassée des cailloux et légèrement humidifiée, à l’intérieur de grands sacs plastiques dégradables qui résistent aux Ultra Violets. C’est la base sur laquelle s’élèvera la future maison » explique Claire, notre guide du jour, pour introduire la technique. Après avoir recouvert les tranchées d’une couche de gravier pour stabiliser le sol, réduisant ainsi le risque d’infiltration d’eau dans les murs, il suffit d’empiler les sacs les uns sur les autres jusqu’à la hauteur de mur souhaitée, en prenant soin de bien tasser la terre. Des fils de barbelés sont placés entre chaque couche de sacs pour les fixer ensemble et ainsi éviter tout glissement. « Et c’est en séchant, au soleil, ou par l’aide d’un feu à l’intérieur du dôme terminé, que les sacs deviennent alors aussi solides que des briques » conclura avec enthousiasme notre guide du jour ! Un processus de construction intentionnellement simple, mais qui résulte de longues années de recherches et de développement pratique.

Si le système de construction SuperAdobe mis en place par Nader Khalili est inspiré de l’architecture traditionnelle de la terre des déserts d’Iran, la conception structurelle utilise aujourd’hui des concepts d’ingénierie moderne pour s’adapter à un usage contemporain, intégrant par la même occasion des exigences de sécurité face aux séismes. Et depuis la sortie de terre des premiers éco-dômes, les techniques de construction s’améliorent, même si elles restent basiquement les mêmes. En effet, ces monticules de terre, s’ils arborent tous une géométrie différente, possèdent un point commun : le dôme, permettant une structure extrêmement solide, résistante à toute épreuve : « tout repose sur le principe de la forme arrondie », affirmait N. Khalili. « La forme en cube des maisons traditionnelles, celle qui bloque notre regard sur le paysage, c’est l’idéal pour qu’elles s’écroulent un jour, tandis qu’un dôme, s’il est bien construit, ne tombera jamais ! », commentera Claire face à quelques regards interrogateurs. En outre, l’utilisation des sacs plastiques ajoute une résistance aux inondations, limitant les remontées d’eau du sol par capillarité, et la terre joue son rôle d’isolant thermique et de protection contre le feu. Utilisant des matériaux locaux, on parle ici de quasi-gratuité pour l’édification de ces dômes rassurants, alimentés en énergie propre et bénéficiant d’une climatisation naturelle grâce à des ouvertures judicieusement disposées. « Nous proposons des maisons entièrement recyclables, isolantes, anti-sismiques,résistants aux cyclones et aux inondations, et à un coût quasi nul », nous affirme la jeune femme. En effet, les réflexions de Khalili allaient à l’encontre de la société de consommation énergivore et peu pérenne. Il démontre alors qu’avec peut, on peux vivre bien au sein de structures complètement autonomes. À l’intérieur d’un éco-dôme, il fait constamment frais et clair : une température constante de 17°C, hiver comme été, est maintenue sans aucun point de chauffage ou de ventilation mécanique, et des ouvertures zénithales, complétées par les fenêtres traditionnelles, apportent une lumière diffuse à chaque saison.

Toutes les structures de SuperAdobe peuvent ainsi durer de nombreuses années, mais pour rendre une structure permanente, il est toutefois nécessaire de procéder à quelques travaux d’entretien réguliers, comme la réalisation d’enduits sur la façade extérieure, qui protégera la maison de l’érosion due aux conditions climatiques, évitant par la même occasion la désintégration progressive et polluante des sacs plastiques. Enduits lisses ou plaqués de boules de terre, peints ou laissées de couleur naturelle, les finitions sont ensuite réalisées selon le goût de chacun. La guide nous confiera même que « certaines maisons ont même été couvertes d’herbes, comme une sorte de toit végétal, mais couvrant toute l’enveloppe de l’édifice ».

 

UNE RÉPONSE DURABLE ET ÉCONOMIQUE POUR TOUS

Historiquement associée aux climats arides et désertiques, l’architecture de la terre, et en particulier SuperAdobe, est une technique constructive également adaptée aux climats froids et humide. Il existe ainsi une variété d’approches qui peuvent être utilisées afin de maximiser l’inertie thermique du bâtiment pour conserver l’énergie capturée dans ses murs et le rendre ainsi plus confortable. « Chaque dôme peut ainsi être adapté aux besoins climatiques spécifiques d’une région, et à son contexte géographique », précise Claire avant d’énumérer quelques pays où la construction de sacs de terre décolle. Du Costa Rica au Japon, en passant par le Mexique, l’Inde, l’Australie, la Tanzanie, le Canada où plus près de chez nous, la Hongrie, l’éco-dôme a la côte et la technique se développe avec les ressources disponibles localement ! Car depuis quelques années, Cal-Earth, sous l’impulsion de son créateur, éduque les intéressés à utiliser ces techniques intemporelles pour les adapter à leur propre culture et leur environnement. « J’envisage un monde où chaque homme et femme doit pouvoir construire un abri de ses propres mains, sûr et durable pour sa famille, avec ces éléments universels, presque partout sur la terre », rêvait N. Khalili à ses débuts. La fondation a alors passé de nombreuses années à rechercher comment simplifier le processus afin que tout le monde puisse construire rapidement. Aujourd’hui, des ateliers de formation, d’une journée à une semaine sont dispensés au sein du village expérimental de Hesperia ou même sur Internet. Beaucoup de monde se tourne ainsi vers la construction en sacs de terre, en raison de ses propriétés thermiques, de son faible coût, et de sa rapidité constructive. En effet, avec un groupe d’une dizaine de personnes, une éco-maison peux se construire en quelques jours, sans fatigue, sans aucune machine lourde, et sans besoin de compétences particulières si ce n’est d’avoir assimilé la technique. Selon plusieurs témoignages, ce type de maison reviendrai à moins de 10.000 € pour une surface d’environ 50 m², incluant tout le confort d’aujourd’hui [eau, électricité, grandes ouvertures]. Et s‘ils se résumaient au début à une simple pièce, les exemples sont aujourd’hui bien plus sophistiqués : plusieurs chambres et salles de bains, un grand salon, une belle cuisine, un cellier, etc… l’imagination du constructeur devient la seule limite, car une fois la technique maîtrisée, tout devient possible !

 

UNE SOLUTION REMARQUABLE POUR UN HABITAT D’URGENCE

L’accent mis sur le réchauffement climatique avec son avenir imprévisible intervient au moment où le monde essaie de se remettre des tremblements de terre catastrophiques, des tsunamis, et des ouragans dévastateurs. La pénurie mondiale de logements concerne actuellement des dizaines de millions de réfugiés, de personnes déplacées, ainsi que d’autres centaines de millions de personnes vivant dans des logements de mauvaise qualité. Avec la complexité des défis environnementaux, le besoin est de plus en plus urgent à construire autrement, en apportant une aide personnelle et des refuges d’urgence, ou en proposant des constructions qui résistent davantage à ces catastrophes. En ce sens, SuperAdobe représente un outil puissant dans la lutte contre la crise mondiale du logement. Cette architecture du futur est une solution durable, basée sur des matériaux intemporels [terre, eau, air et feu] et des principes intemporels [arches, voûtes et dômes]. Cal-Earth se consacre ainsi à la recherche et au développement de cette technologie d’auto-assistance, à faible coût, écologique, et qui peut résister aux catastrophes, afin de développer des projets humanitaires pour ceux qui en ont besoin. C’est ainsi qu’en Iran, la fondation a accompagné l’ONU pour construire quatorze refuges. Chacun d’eux a ainsi été construit par une équipe de six réfugiés, a duré de sept à onze jours, pour un coût unitaire de 625 $US. Après le tremblement de terre de 2005 au Pakistan, Cal-Earth a aussi collaboré avec la fondation SASI pour accompagner une centaine de réfugiés dans une formation pratique de construction d’éco-dômes. Quelques jours après la fin d’un chantier participatif en 2015 animé par la fondation de N. Khalili, le Népal a été gravement touché par un séisme et ses répliques. Mais au milieu des débris, la construction en sacs de terre est toujours debout, prouvant définitivement les propriétés anti-sismiques de ces dômes. Alors aujourd’hui de nombreux habitants et ONG se tournent vers cette technique porteuse d’espoir pour la reconstruction des zones sinistrées.

À l’aide de simples sacs plastiques, de fils de barbelé, de terre disponible sur place, et de quelques outils, Nader Khalili a conçu un système de construction révolutionnaire, qui intègre l’architecture traditionnelle de la terre avec des exigences de sécurité contemporaines mondiales. Que ce soit sur les plans environnementaux ou socio-économiques, ce concept est ingénieux : il favorise la prise de conscience des pratiques de durabilité pour préserver notre planète, tout en proposant une architecture contemporaine à très faible coût, pouvant s’adapter à tous types de sols. L’apprentissage de la technique est rapide et permet à chacun d’être autonome pour construire son toit. Le SuperAdobe, serait-il en passe de devenir une nouvelle manière de co-habiter durablement et économiquement ?

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