#15 I ME 17.01

LOS GARAMBULLOS

Exit haciendas bariolées, ranchos façon Far West et chozas de terre, le nouvel art de vivre à la mexicaine casse les codes pour proposer un habitat conscient, sain et écologique. Si tout au long du XXème siècle, le pays avait déjà déclenché une mutation structurelle pour une symbiose entre architecture vernaculaire et modernisme, sous la houlette de grands noms tels que Luis Barragan, c’est une nouvelle génération d’ambitieux créateurs qui permet à ce phénomène de prendre de l’ampleur. C’est ainsi que le Mexique continental, aux paysages et au climat arides, à l’héritage patrimonial et culturel riche, va tirer son épingle du jeu. À une vingtaine de kilomètres de la petite ville coloniale de San Miguel de Allende, perché à 1.800 mètres d’altitude, se déploie le domaine de « Los Garambullos », superbe exemple contemporain de pierre à l’architecture vernaculaire. Un endroit isolé, une insertion dans le paysage, un faible impact écologique : un cadre de rêve pour une vie de bohème.

 

UNE OASIS ÉCOLOGIQUE AU MILIEU DU DÉSERT

La réserve naturelle des Garambullos est située sur un plateau d’altitude aride, où les hivers sont frais et secs et les étés très chauds. Sur près de quarante hectares, ce jardin tranquille héberge un écosystème varié qui a tout de suite intéressé Éric et Arnaud, deux architectes-paysagistes français venus s’y installer depuis bientôt dix ans. « Nous avons voyagé dans le monde entier pour notre métier, et c’est en cherchant de nouvelles espèces de plantes que nous avons eu un coup de foudre pour le Mexique, pays auquel nous nous intéressions pourtant depuis longtemps car nous admirons l’œuvre de Luis Barragan [père fondateur du développement du mouvement moderne au Mexique, ndlr]. Ce territoire sauvage et indompté fut parfait pour y habiter quelques mois dans l’année », expliquera Éric dès notre arrivée. Quelques acres de collines préservées où éclatent des cactus par milliers, un étang presque asséché attendant les pluies d’été pour faire refléter les herbes folles, des fleurs sauvages et des graminées qui s’étendent jusqu’à perte de vue, et, au milieu, une grande maison, qui semble se fondre dans cette végétation. Véritable oasis dans le monde contemporain de la vivante San Miguel, cette propriété isolée du développement urbain capte l’essence de la vie dans le désert ! Et pourtant, ici, Éric et Arnaud ont refusé les clichés “arizonesques“. En effet, au sein de cette maison privatisable, dessinée en collaboration avec des architectes locaux, la conception de l’espace, la maîtrise de la lumière, le travail des perspectives et le choix des matériaux bruts sont inspirés de trois continents [l’Amérique, l’Afrique et l’Europe, ndlr]. La pierre volcanique et la chaux couleur terre imitent le paysage multicolore dans lequel elles s’inscrivent, les techniques s’inspirent des réalisations du Maghreb, quand la géométrie des formes affirme un style résolument contemporain : « Nous avons hérité d’un art de vivre unique et très métissé, et nous aimons mélanger diverses influences », précise Arnaud pour justifier les choix décoratifs et architecturaux.

Un chemin de graviers blancs traverse les herbes séchées par le soleil, menant, après une centaine de mètres, vers une belle façade contemporaine en pierre. Face au soleil levant et aux collines couvertes de cactus, surélevée sur une petite butte, la maison des Garambullos se découvre soudain à travers une végétation qui semble indomptée. Quelques dalles de pierre volcanique montent jusque sur la grande terrasse où une piscine de 30 mètres de longueur parcourt toute la façade principale, comme un grand balcon s’ouvrant vers l’horizon. « Nous voulions que notre maison s’intègre dans son site naturel. Celle-ci s’oriente donc vers le grand paysage qui lui fait face pour entrer en communion avec celui-ci. Les vues ont guidé notre conception et nous avons veillé à protéger chaque plante déjà présente sur le terrain lors du processus de construction, avant de pouvoir nous-mêmes semer quelques espèces permettant de camoufler encore plus la maison dans son site », assure Arnaud. Aussi, le travail avec les matériaux naturels, dans la mesure du possible, s’est imposé rapidement pour le projet. Les architectes-paysagistes ont alors procédé à l’extraction de la pierre locale issue d’une carrière située à l’arrière du terrain pour ériger les murs car « il est malheureusement impossible de construire en terre car celle-ci est de mauvaise qualité sur notre terrain », comme nous le précisera Éric. À faible impact écologique, cette pierre est ainsi placée sur la façade Sud, captant la chaleur la journée pour mieux la restituer le soir. Également utilisée pour tous les sols et la terrasse afin d’assurer « le prolongement de l’extérieur à l’intérieur », la pierre volcanique assure ainsi complètement son rôle d’inertie thermique. S’il était important d’utiliser les ressources de la région, le système constructif combine également à l’utilisation de la roche, du béton. Enduits de chaux, un élément riche en textures qui imite la technique utilisée pour les constructions du Maroc, ces murs de parpaings s’accordent ainsi parfaitement au paysage dans lequel ils s’insèrent.

 

S’INSPIRER DU VOYAGE POUR UN ESPRIT RECYCLAGE

À l’intérieur, le programme comprend une grande cuisine ouverte sur un salon, une salle à manger, un long couloir desservant une salle de bain et une chambre, ainsi que deux chambres, plus petites [avec salles de bain attenantes], inscrites dans un volume disposé perpendiculairement [orientation Sud-Nord]. De grandes baies vitrées métalliques, au format carré, s’ouvrent sur l’extérieur assurant une luminosité optimale dans ces vastes volumes de six mètres de hauteur, ainsi qu’un apport de chaleur régulé, si besoin, par des protections solaires en roseaux. Les murs sont laissés bruts car leurs performances énergétiques, couplées à l’orientation de la maison [largement ouverte à l’Est, quasiment fermée à l’Ouest], ne nécessitent pas d’isolation complémentaire. Ici, nul besoin de ventilateurs l’été ou de chauffage l’hiver, les températures se régulent naturellement. Une unique cheminée centrale dans le salon vient compléter, si besoin, un apport thermique pour plus de confort, mais celle-ci ne s’utilise que très rarement lorsque certaines soirées d’hiver deviennent pluvieuses [peu fréquent dans la région]. À l’entrée, un patio accueillant une cuisine extérieure apporte de la fraîcheur dans la cuisine orientée au Sud avec ces citronniers qui poussent à l’abri du vent. Le moindre détail a été imaginé pour réduire au maximum l’empreinte de la maison sur l’environnement : sur le toit, accessible depuis un escalier extérieur dissimulé derrière une haie de cactus, des dizaines de panneaux servent à la production de l’eau chaude sanitaire ; et les eaux usées s’écoulent directement dans le petit jardin potager à l’arrière de la maison pour minimiser l’arrosage quotidien. On vit ici en quasi autonomie dans une maison résolument contemporaine. Le mobilier est quant à lui, très minimal et rustique : de nombreux objets de tous horizons sont détournés de leur fonction première pour servir de table, d’assises ou d’ornement, ajoutant une subtile touche décorative à cet environnement dynamique.

Dans ce décor aux multiples influences, les cactus comptent au tableau : c’est normal qu’ici ils soient choyés, puisque c’est le métier de ces deux globe-trotteurs. Éric et Arnaud subliment cette flore mexicaine au sein de leur propriété, plantant avec harmonie de nombreuses espèces naturelles de la région qu’ils font habilement cohabiter ensemble. « Le fait que nous allions seulement résider dans la maison pour cinq mois dans l’année a influencé nos décisions de plantation, car nous ne voulions pas que les plantes nécessitent un entretien en eau. Mais, heureusement, le Mexique est riche en végétation adaptée aux climats secs », expliquera Arnaud. Yuccas, agaves, cactus ou acacias sont ainsi plantés aux abords de la maison et demandent un entretien minime, tandis que d’autres plantes naturelles couvrent spontanément le reste du terrain. Développant ainsi un “jardin sec”, les paysagistes se félicitent de « créer là où personne ne le fait, des jardins de l’extrême, comme ceux du désert ». Nouvel exemple de l’art de vivre mexicain, sans cesse réinventé et magnifié, cette maison est finalement à l’image des plantes locales : chacun doit être capable de vivre de manière autonome au sein de cet environnement exigeant. C’est dans ce contexte qu’un nouveau projet émerge pour Los Garambullos, celui de proposer un habitat communautaire sur le vaste terrain, afin d’encourager l’autosuffisance en plein désert. Le cahier des charges de ces futures villas est d’ores et déjà établi par les architectes-paysagistes : tout comme la maison “témoin” d’Éric et Arnaud, les matériaux utilisés seront locaux et naturels, les orientations et vues sur le grand paysage permettront l’intégration dans l’environnement, les constructions basses seront à privilégier. Par leur démarche, Éric et Arnaud veulent ainsi promouvoir la conception d’un habitat conscient, sain et écologique, avec une approche plus globale.

Si cet exemple d’habitation s’appuie sur les architectures traditionnelles, il reste toutefois un modèle contemporain d’une qualité exceptionnelle, profondément ancrée dans son époque. Facteurs climatiques, orientations, matériaux à faible impact écologique, économie d’énergie, etc… tous ces aspects sont minutieusement étudiés pour proposer une architecture qui s’intègre à la fois au mode de vie de la société mexicaine d’aujourd’hui, et en même temps à l’environnement. En effet, selon les deux paysagistes, « l’architecture doit être le reflet de son époque », il n’est donc pas toujours nécessaire de chercher à innover, mais plutôt de « réfléchir à une architecture responsable qui permette simplement aux gens de vivre mieux en harmonie avec ce qui les entoure ». Une belle manière de prouver qu’il est encore possible de construire de manière durable dans la société actuelle.

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