#14 I ME 16.12

LA MAISON MAYA DU YUCATÁN

Le Mexique est un pays d’Amérique latine occupant une position d’entre-deux, une charnière entre l’Amérique du sud et celle du nord. À cheval, il n’appartient à aucun de ces deux mondes qui l’entourent. Héritier d’importantes civilisations pré-hispaniques mais aussi de la conquête espagnole, le pays dévoile une richesse culturelle incroyable et des peuples aussi disparates qu’attachants. L’architecture, est tout aussi fascinante, véritable reflet de la diversité du peuple mexicain que l’on retrouve dans la forme, la technique ou les matériaux employés. Des vieilles haciendas mexicaines en passant par de grandes maisons coloniales, des ranchs rustiques ou de petites chozas, les maisons traditionnelles, adaptées au climat tropical, sont généralement hautes en couleur. Sur les terres arides de la péninsule du Yucatán, au cœur d’une région ponctuée de célèbres temples en ruine [Les pierres grises du Yucatán] et de trous d’eau secrets et sacrés [Les eaux bleues du Yacatán], les Mayas ont su, depuis des millénaires, préserver une forte identité, en dépit des invasions et des conquêtes. Les routes à travers ces longues plaines sèchement désertiques font traverser de nombreux petits villages traditionnels mayas, à la fois rudimentaires mais intrigants. Quelques sentiers de terre cahoteux, une poignée d’habitations très caractéristiques de la région, une église décrépie et un magasin de bières, constituent chacun des hameaux où vivent une cinquantaine d’indiens tout au plus. Nous en choisissons un pour quelques heures, un peu au hasard, afin d’aller étudier le mode de vie des mayas.

 

LA HUTTE MAYA DE NEIMA

Une courte promenade dans les ruelles poussiéreuses de Yokdzonot suffit à faire le tour de ce village particulièrement calme en cette chaude matinée. Du linge sèche au soleil, les poules traversent les chemins, mais personne à l’extérieur ! Nous comprendrons bien assez tôt qu’avec le soleil rasant, chacun préfère la fraîcheur de son intérieur. Au milieu de grands terrains où poussent toutes sortes de plantes à l’ombre salvatrice, sont posées des maisons ovales de pierre, terre ou bois, recouvertes d’un toit de chaume. Par les portes entrouvertes, nous apercevons parfois le sombre intérieur. Dans la choza couleur ocre, vit Neima et sa famille. Elle réalise des potions magiques naturelles pour soigner les moindres maux, et habite une maison traditionnelle maya depuis toujours. « J’ai vécu avec mes parents dans une choza à quelques kilomètres d’ici, j’ai vu mon père la construire et aujourd’hui je suis fière d’avoir ma propre maison pour élever mes quatre enfants », expliquera-t-elle en nous invitant à visiter son terrain. Trois petites huttes de terre se succèdent, en file indienne, les portes se faisant face. Ces maisons traditionnelles mayas sont toutes réalisées sur le même modèle : un cadre de bois soutient des murs en torchis, composés d’argile et de paille qui assure une bonne isolation contre la chaleur ou le froid. Le toit, en feuilles de palme, assure l’étanchéité parfaite en cas de pluies. De dimensions variables, la hutte est généralement linéaire, symétrique, et fermée, possédant uniquement deux portes centrales en vis-à-vis qui permettent la circulation de l’air. Si à l’origine, la maison rurale traditionnelle est de forme ovale, les maisons se construisent aujourd’hui de plus en plus rectangulaires, car elles sont « bien plus faciles à meubler », nous avoue Neima en rigolant.

Dues à l’accroissement familial, d’autres petites chozas secondaires se rattachent maintenant au bâtiment principal : « Nous avons d’abord construit cette première maison avec mon mari il y a plus de dix ans, mais lorsque nos enfants sont nés, nous avons décidé de nous agrandir pour créer leur propre espace. La cuisine se trouve dans un bâtiment à part, à l’air libre où la fumée peut s’échapper ». À l’intérieur de la première choza, le sol est en terre battue, le mobilier est spartiate : un banc, une table, mais dans celle-ci, la famille n’y habite plus, elle est seulement utilisée pour vendre les « médicaments mayas ». La choza principale est, tout comme la tradition des ancêtres, circulaire et composée de matériaux organiques, de larges poteaux de bois sont enfoncés dans une plate forme surélevée de quelques centimètres du sol extérieur. Le petit poste de télévision côtoie des armoires anciennes, un tabouret, et le hamac est tendu entre deux poutres : juste l’essentiel ! La hutte secondaire, bien que construite avec les mêmes matériaux, est, quant à elle, rectangulaire, le sol est en béton et une fenêtre a même été ajoutée pour obtenir plus de lumière naturelle. Pas beaucoup plus de mobilier, mais encore un grand hamac qui trône dans l’espace central de la pièce, face aux portes ouvertes pour « voir ce qui se passe dehors depuis le hamac », précise Luis, le mari de Neima, qui nous a rejoints. Car ici, pas de lit : chez les indiens mayas, on naît, on vit et on meurt dans son hamac ! Une terrasse couverte, le « corridor » prolonge même cette petite choza, où un autre hamac attend le travailleur qui veut se prélasser au grand air après son activité journalière. Cet espace intermédiaire entre la voie publique et l’intérieur privé est devenu au fil des années, indispensable dans toute construction de choza qui se respecte. Les lieux de repos sont sacrés chez les mayas ! Dehors se réalisent toutes les tâches qui nécessitent de l’espace, ainsi la cuisine au foyer constamment allumé, occupe une grande place au milieu du jardin, et est couverte, tout comme les chozas, de quelques feuilles de palme pour les jours où les pluies tropicales s’abattent sur le Yucatán. Les fruits sont prélevés directement dans les arbres du jardin, et Neima nous concoctera même quelques recettes « Yucatanesques » simples et délicieuses. De la source à l’assiette, il n’y a ici littéralement qu’un pas ! « Voilà comment l’on vit chez les mayas du Yucatán », conclura la maîtresse de maison sur cette formidable rencontre.

 

TRANSMETTRE POUR PERDURER

Le peuple maya de cette péninsule mexicaine conserve les techniques utilisées par les cultures amérindiennes ancestrales pour préserver les particularités de cet habitat en étroite relation avec son environnement, à la différence d’autres lieux où l’architecture vernaculaire a quasiment disparu. Et de nombreux symboles se transmettent de génération en génération, à la fois historiques, puisqu’une tradition millénaire se perpétue ; scientifiques, par la technologie traditionnelle d’une architecture bioclimatique ; ou encore ethnologique et anthropologique, car les usages dans les manières d’habiter se répètent. Des savoirs bien gardés qui rendent aujourd’hui encore, possible ce type d’habitation. Luis nous proposera alors de nous montrer le chantier en cours de construction d’un de ses amis. C’est à une centaine de mètres que nous nous rendons pour observer la tâche de quatre hommes qui s’activent autour de longs troncs d’arbre, des sapotilliers. Ces arbres fraîchement coupés proviennent du terrain sur lequel s’élèvera dans quelques jours seulement la maison : « mon ami m’a confié le chantier de sa choza. Habitant à la ciudad [Mexico, ndlr], il arrivera pour ses vacances dans deux semaines. D’ici là tout doit être terminé, et cela le sera car je connais bien les techniques de construction, tout comme les voisins qui m’aident dans cette labeur », certifiera Luis face à notre perplexité devant ce terrain encore vierge et à peine débroussaillé. Tous les matériaux utilisés sont naturels et issus directement du site, les troncs de sapotillier, nettoyés de leur écorce pour éviter la prolifération des insectes et vernis, constitueront la structure principale de la maison ; les feuilles de palmes sont à récolter aux branches des palmiers qui abondent sur le terrain, et formeront un toit étanche ; les lianes des vignes seront utilisées pour lier les éléments structurels en bois. « J’ai appris à me servir des matériaux que la nature nous offre par mon père, aujourd’hui, je me sers de ces savoirs pour les transmettre aux jeunes qui travaillent avec moi. Je n’ai pas de plans, tout est dans ma tête, mais j’essaye d’intégrer au maximum les constructions dans leur environnement », avouera humblement Luis après quelques questions sur son savoir-faire.

Mais l’importante splendeur et l’incontestable ingéniosité qui se sont manifestées auparavant dans la culture maya, sont aujourd’hui minimisées par une vision occidentale du colonialisme. En effet, l’habitation maya véhicule pour la plupart, peuple mexicain comme pouvoirs politiques, la maison du pauvre, entraînant peu à peu la perte des pratiques constructives au profit de l’emploi de matériaux plus contemporain. L’esthétisme d’une modernisation de l’habitat tend malheureusement à faire oublier l’importance d’un vernaculaire symbolique pour une communauté maya en résistance. Nous sommes touchés par les conditions de vie des mayas d’aujourd’hui, si précaires mais si riches de symboles. Nous touchons ici de très près la réalité d’une civilisation disparue, balayée par une autre, plus conquérante et dominatrice. Aussi, si les planches de bois ou la tôle en zinc viennent parfois remplacer les murs ou le toit de palme, surtout lors d’une construction d’urgence après une catastrophe naturelle, ces matériaux détériorent le style traditionnel et l’environnement dans lequel ils s’inscrivent. Mais la culture des quelques peuples méso-américains, à l’instar de la communauté de Yokdzonot, leurs traditions, leurs croyances et leur vision de l’univers, maintiennent une résistance constante face à cette société de consommation pour tenter de préserver leur habitat traditionnel issu de la terre.

Apprendre à lire et à respecter les formes, les typologies architecturales anciennes, valoriser la main-d’œuvre plus que l’achat de matériaux ou encore valoriser le savoir-faire, sont autant d’objectifs que doivent se donner les autorités mexicaines pour pérenniser ce pan de culture si précieux. Dans un monde où les villes sont de plus en plus développées, où les habitants semblent déconnectés d’une réalité immuable, l’architecture écologique peut ré-ouvrir la voix d’une sagesse naturelle qui permet de réaliser des constructions en harmonie avec leur espace et en accord avec leur temps.

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