#13 I GU 16.11

Le plastique, c’est fantastique !

Quelques jours avant notre arrivée sur les bords du lac Atitlán, nous avions entendu parler de projets étonnants : les écoles et maisons du village de San Marcos la Laguna étaient construites en bouteilles plastique. Un vaste programme, bien plus qu’un simple projet architectural : entre nettoyage des rives du lac, tri des déchets, et construction en matériaux de récupération, c’est une campagne de sensibilisation autour de l’environnement que mène tous les jours Pura Vida. Un contact avec cette association, conjugué avec l’envie d’aller découvrir les environs, nous conduira quelques jours plus tard dans un des hameaux les plus agréables du coin. La route qui y mène est pourtant éprouvante : entre ornières, virages en épingles à cheveux, innombrables dos d’ânes, près de trois heures seront nécessaires pour aborder la vingtaine de kilomètres de descente. Mais une fois en bas, San Marcos dévoile ses charmes : de sympathiques petites ruelles piétonnes jalonnent les bords du lac d’où se dégage une ambiance bohème, côtoient les habitations de pures traditions guatémaltèques. Un mélange intriguant ! Sur la place du village, nous avons rendez-vous avec Suzanna, responsable de l’association Pura Vida depuis 10 ans.

 

DU PLASTIQUE RECYCLÉ UTILISÉ À BON ESCIENT : L’ÉCO-BRIQUE

Bien qu’aujourd’hui, le plastique constitue un fléau environnemental majeur, représentant à lui seul près de 70% de la masse de déchets polluants visibles, on peut imaginer néanmoins qu’il puisse devenir le matériau de demain en matière de construction. Au Guatemala, comme bon nombre de pays émergeant, le simple constat de l’accumulation des détritus jonchant le bord des routes, met la puce à l’oreille quant au manque de moyens par la gestion des déchets. Si à l’échelle mondiale, seulement 18% des 225 millions de tonnes de plastique consommé est recyclé, nous pouvons imaginer les quantités invraisemblables qui dérivent sur les plages ou dans les caniveaux. Sachant que le plastique ne se décompose qu’en 300 ans… des questions doivent se poser ! C’est en voyant les quantités de bouteilles plastiques abandonnées dans la nature et le désarroi des populations devant l’ampleur du problème, qu’une association a eu l’idée d’utiliser ces bouteilles et de leur donner une seconde vie, tout en réduisant l’impact des communautés sur l’environnement : réutiliser ce type de déchet comme pour la construction. Au bord du lac Atitlán, la fondation Pura Vida a ainsi inventé l’éco-brique, une brique formée en bourrant une bouteille plastique avec d’autres ordures récoltées. Une innovation fondamentale dans la recherche de solutions simples et réalisables pour transformer un déchet hautement polluant en un matériau de construction local et écologique, et pour une faible coût. Il est 11 heures, le village de San Marcos tourne au ralenti, et pour cause, les vacances scolaires viennent de commencer. Renseignements pris, Suzanna est bien la personne que l’on cherche : l’expatriée qui à la charge de construire les écoles de manière « farfelue » comme le confessent certains habitants. Connue comme le loup blanc à travers tout le lac Atitlán, l’allemande excentrique nous accordera ainsi un peu de son temps : « avec ce travail, j’ai voulu prouver qu’il existait des solutions pour la planète et que l’on pouvait réutiliser les déchets au lieu de les accumuler », introduira-t-elle dès son arrivée. Avec plus de 50 écoles construites au Guatemala depuis dix ans, la démarche de recyclage des bouteilles plastiques porte ses fruits. Car si l’association intervient dans l’accompagnement pour la construction d’installations saines et sûres, elle joue aussi un rôle déterminant dans l’éducation sanitaire et environnementale auprès des communautés. Une utilisation des déchets plastiques et des matériaux environnants pour construire des bâtiments écologiques, … tout un programme !

Pour réaliser une éco-brique, rien de plus simple, après collecte de la matière première constituée d’ordures plastiques propres et sèches, il suffit de remplir une bouteille [type boisson jetable] de déchets plastiques, papier aluminium ou plastifiés, compactés. « Il s’agit d’une méthode de construction bien plus rapide que les parpaings. Avec l’aide de toute la communauté, quatre heures suffisent pour édifier ce mur de 50 mètres de long. Le plus de temps porte finalement sur le remplissage des bouteilles, mais là encore, les enfants voient cette activité comme un jeu, tandis que les mères prennent l’assemblage des bouteilles entres elles comme leur tissage quotidien » commentera Suzanna devant la première réalisation du village. À l’instar des techniques ancestrales, qui utilisaient des pierres contenues dans une armature de bambou puis recouvertes de terre, la technique mise au point par Pura Vida reste la même, seuls les matériaux changent. L’éco-brique remplace la pierre, une maille galvanisée [grillage] remplace l’armature de bambou, et l’ensemble vient être ensuite recouvert d’un mélange de terre et de ciment qui peut être peint selon l’envie de chacun. Suzanna nous confirme qu’elle a parfois du mal à faire accepter aux habitants l’utilisation de matériaux locaux : « si nous pouvons utiliser la connaissance des anciens dans des questions techniques ou l’usage de matériaux naturels, nous devons aussi utiliser des solutions modernes qui semblent plus performantes dans l’esprit des jeunes ». Ainsi, l’éco-brique assure une fonction de remplissage dans une structure de poteaux et poutres en béton. Des éléments verticaux métalliques tous les 1,50 mètres et des éléments horizontaux espacés de 90 centimètres permettent donc de fixer la maille galvanisée qui stabilise ensuite le placement des éco-briques dans les espaces. Des éléments en bois, placés à 45° dans chaque coin des cadres, assurent un meilleur comportement de l’ensemble devant des mouvements sismiques, très fréquents dans la région.

 

UNE SOLUTION IDÉALE POUR LES PAYS EN VOIE DE DÉVELOPPEMENT

Les écoles-bouteilles : technologie simple, économique, innovante et basée sur le principe du réemploi, permettent alors de bâtir un avenir plus serein pour les habitants de ces quartiers, assurant des lieux d’enseignements jusqu’alors inexistants. Mais en plus de répondre à une nécessité éducative, l’initiative de Pura Vida a de nombreux impacts positifs sur la communauté dans laquelle elle prend place. Elle valorise le travail de chacun : les enfants se chargent de faire les éco-briques tandis que les adultes s’occupent de mettre l’école sur pied. En effet, plutôt que de réaliser les constructions par elle-même, l’association enseigne la technique, transmettant le savoir aux populations. S’il faut environ cinq mille bouteilles pour bâtir une école de deux classes, pour un budget relativement modeste d’environ 8.000 euros, c’est en quelques jours seulement que celle-ci peut être édifiée. Une fierté pour chaque communauté de créer ainsi des lieux de savoirs. Mais si l’apprentissage de la méthode reste important, c’est surtout la prise de conscience environnementale qui est primordiale. Ainsi, l’initiative de Pura Vida apporte une motivation générale au nettoyage du village, laissant place à un environnement propre et sain. L’école construite devient alors le symbole d’un effort collectif réussi, où chacun est sensibilisé à l’importance de la bonne gestion des déchets et encouragé à persévérer vers de nouveaux changements positifs.

Cette nouvelle technologie de recyclage, simple et réalisable dans le monde entier, possède plusieurs avantages : hygiéniquement, l’éco-brique permet de réduire la contamination de l’environnement, permettant de recycler tous les types de déchets plastiques nettoyés et séparés ; économiquement, l’éco-brique diminue l’achat et le transport d’autres matériaux de construction peu écologiques, réduisant jusqu’à 40% le prix de la construction. Pour les zones rurales par exemple, l’éco-brique représente la manière unique de manier l’écologie et l’économie. À plus large échelle, ce sont ainsi d’autres types de bâtiments qui sont développés, comme plus récemment des maisons d’habitation. Cette responsabilité individuelle d’une gestion des déchets plastiques devient alors pour l’association, un but qui dépasse les seules frontières du Guatemala. Au niveau mondial, Pura Vida veut promouvoir, via cette technologie de recyclage, une meilleure qualité de vie et une architecture respectueuse de l’environnement à faible coût, de telle manière qu’elle serait accessible pour des familles vivant dans des conditions précaires. Technologie facile à stocker, à transporter et à transmettre, où les seuls outils nécessaires sont les mains de l’homme, ces briques de plastique présentent également de grandes performances en matière d’isolation thermique et antisismique : « ces constructions sont idéales pour les communautés modestes mais également pour des personnes plus aisées car ce sont des œuvres d’art qui dureront dans le temps. Bien plus que les parpaings, les bouteilles sont plus solides et résistantes face aux conditions climatiques de ces régions » nous assure l’allemande avec conviction. En effet, dans des zones fréquemment touchées par des tremblements de terre, des pluies dévastatrices ou même des ouragans, de nombreuses constructions de parpaings sont réduites à néant, laissant des familles traumatisées de la perte de leurs biens, et dans l’incapacité financière de réinvestir dans des matériaux de construction lourds. La technologie de Pura Vida intervient alors comme une thérapie pour conforter les habitants dans leurs capacités à construire leur propre maison, qui résistera sans aucun doute aux futures catastrophes naturelles. Une réponse idéale, à la fois aux problèmes de traitement des déchets, et aux problèmes économiques autour de la construction dans ces régions pauvres.

Cette méthode de construction en bouteilles recyclées est un fabuleux espoir pour tirer parti des déchets plastiques et pour construire, à peu de frais, là où les gens n’ont pas beaucoup de moyens financiers. Non seulement cela soulage les rues des milliers de bouteilles qui jonchent le sol, mais c’est aussi une technique de développement durable par excellence. Pas ou peu de production de matériaux de construction, en utilisant uniquement ce qui se trouve place, l’éco-brique s’inscrit dans une forme d’architecture vernaculaire. C’est à ce sujet que le travail mené depuis une dizaine d’années par l’association Pura Vida s’est vu récemment récompensé de nombreux prix internationaux. Suzanna nous confiera ces objectifs pour l’avenir : « un seul : que tous les gens sur Terre comprennent qu’une bouteille plastique remplie de déchets non organiques peut être une brique ». Aussi, à l’instar de la construction en briques de terre, les briques de plastique ont un bel avenir à travers le monde.

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