#12 I NI 16.10

CONSTRUIRE EN TERRE AVEC LES FEMMES D’UN BIDONVILLE

Dans le bidonville de Pantanal, à la périphérie de Granada, près de deux mille familles vivent dans des habitats précaires. C’est ainsi qu’au Nicaragua, l’association locale La Casa de la Mujer, appuyée par l’organisme Habitat-Cité en France, aide à la construction de maisons en terre crue avec les habitants pour leur proposer un habitat décent. Car l’adobe se révèle un système contemporain, accessible et fiable puisqu’il a fait ses preuves depuis des milliers d’années. Pourtant, si la jolie ville de Granada est l’un des héritages urbains les plus importants de la construction en terre au Nicaragua, l’adobe y a été abandonné dans les années 50′ au profit du ciment. Ici, comme dans tous les pays du monde, les méthodes et les savoir-faire de constructions traditionnelles (pierre, bambou, bois, roseau, terre) se perdent, et leurs réputations pâtissent. Si le centre historique de la ville qui concentre les maisons de style colonial construites en adobe, a été impeccablement préservé des conditions climatiques et aléas historiques, les quartiers adjacents ont vu fleurir des constructions en parpaings à tous les coins de rues. Et pourtant, l’action d’Habitat-Cité va permettre de réhabiliter l’utilisation de l’adobe pour lutter contre la pauvreté et le mal-logement, en formant les femmes du quartier à la technique de construction locale, ancestrale et écologique, afin que chacune ait la capacité de réaliser et d’entretenir sa propre maison. Et si la terre était l’avenir ? Nous partons à la rencontre de Nadège Quintallet, chargée de mission du projet de Pantanal, pour découvrir la réponse sociale et écologique apportée aux problèmes de ces populations défavorisées.

 

REDÉCOUVRIR LA TERRE POUR REVALORISER LES SAVOIRS TRADITIONNELS

Les constructions en terre crue ont toujours existé à travers le monde. De l’Égypte à l’Afrique, en passant par l’Amérique Latine, tous ces pays ont largement utilisé la terre pour construire maisons et édifices. Ressource locale ne nécessitant pas d’énergie pour sa transformation, disposant d’une excellente inertie thermique et proposant un prix imbattable, sont les nombreux avantages qui font les beaux jours de ce matériau. Il fut pourtant difficile pour les équipes de La Casa de la Mujer de convaincre les bénéficiaires de construire des maisons en adobe car, dans leurs esprits, le béton est un matériau plus résistant face aux problèmes géotectoniques de la région, bien qu’il soit plus cher et peu adapté au climat. Pour eux, il n’y avait pas d’autres alternatives à l’utilisation du ciment, « le ciment est connu et reconnu, et cela nous va très bien. La terre, c’est le passé » objectaient ainsi les bénéficiaires du projet du Pantanal. Mais à Granada, depuis plusieurs années, un mouvement prend forme pour revaloriser et améliorer les techniques de constructions traditionnelles en terre crue tombées en désuétude. Convaincue par le potentiel de la construction en briques d’adobe, l’architecte locale Dulce Maria Guillen, accompagnée de la française Nadège Quintallet, spécialiste de la construction en terre, instaure une légitimité à cette technique constructive, en résistant aux organismes gouvernementaux qui refusent de reconnaître les qualités de ce matériau. Aussi, après la réalisation d’une maison-pilote en 2012 qui remportera un franc succès auprès de la communauté et démystifiera ce matériau, sept maisons sont édifiées l’année suivante, et quatorze autres en 2014. L’expérience a alors démontré que les maisons en adobe étaient solides et bien plus saines que celles réalisées en parpaings. Aujourd’hui, grâce à des fonds récoltés de divers horizons, La Casa de la Mujer permet la production d’une quinzaine de maisons en terre crue chaque année.

C’est sous un soleil de plomb et une chaleur écrasante que Nadège nous conduit à la périphérie de Granada, dans le petit quartier de Pantanal. Responsable du projet depuis 2012, elle connaît toutes les familles bénéficiaires et permet ainsi d’aller plus facilement à la rencontre des habitants. Ici, l’appellation bidonville serait tout de même galvaudée si l’on oublie la situation précaire de la population : en effet, de petites mais coquettes maisons colorées, s’alignent le long de ruelles en terre. L’eau courante et l’électricité desservent chaque propriété. Si les barrières sont encore constituées de bric et de broc, l’abondante végétation des jardins égaye chaque parcelle. À première vue, loin des codes de l’habitat social. Ici, plusieurs associations interviennent, à leur manière, pour proposer un habitat décent à cette population défavorisée. Et, bien que le plan d’urbanisme soit un peu confus, manquant de cohérence entre les projets [plus de 700 habitats sociaux ont été réalisés sur ce territoire au total], nous déambulons entre les maisons de parpaings, de tôle, de bois ou de terre, toutes plus ou moins construites sur le même modèle. Pour ce projet, La Casa de la Mujer occupe une position spéciale pour les bénéficiaires, car au-delà de l’accompagnement à la réalisation des maisons, elle forme surtout les habitants à la construction en terre, rendant ainsi possible à ce que le savoir-faire tombé en désuétude puisse se transmettre à nouveau.

 

UNE MEILLEURE IMPLICATION DES HABITANTES

Pour La Casa de la Mujer, il ne s’agit pas seulement de construire des maisons à la chaîne afin que les gens vivent mieux. L’habitat social n’est pas une question de technique, mais c’est surtout la possibilité d’aider les habitants à s’approprier les projets de construction et d’en être acteurs le plus possible. « Nous travaillons avec des femmes généralement seules, sans connaissances autres que l’éducation de leurs enfants. En grand besoin, nous leur proposons un toit confortable, mais surtout, nous les accompagnons pendant toutes les phases du projet afin de les rendre plus autonomes. Plus qu’une collaboration de travail, ces femmes deviennent parfois des amies » présente Nadège pour expliquer son rôle dans le projet. En effet, les formes de vie et de travail communautaire sont toujours très présents dans le processus d’urbanisation des secteurs populaires, et ils méritent d’être pris en compte dans ce cas précis. Travailler avec le noyau familial et la communauté favorise ainsi la participation des femmes à la construction de leurs propres maisons. Il s’agit surtout à ce que les femmes qui participent à ce projet, découvrent qu’elles peuvent résoudre par elles-mêmes leurs problèmes de logement.

Et Nadège assure que la construction en terre est accessible à toute personne, indépendamment de son parcours. Si les premières briques d’adobe ont été réalisées par des maçons de la région, rares à encore utiliser cette technique, des ateliers ont rapidement été créés afin de former les futures habitantes à ces méthodes de construction en terre. Car elles savent qu’elles seront la main-d’œuvre de leur propre projet. Ces briques sont façonnées une à une dans un moule de bois, immédiatement retiré une fois la forme donnée au mélange de terre et de paille. La paille constitue un tissu intérieur qui a la propriété de mieux conserver la forme de la brique et d’éviter qu’elle ne se fissure lorsqu’elle sèche au soleil. Réalisées lors des mois dits ‘secs’ (de décembre à avril), il faut compter une semaine de séchage environ pour que la brique soit prête pour l’utilisation des murs des maisons. « La technicité n’est finalement pas si grande, et le matériau se démocratise de plus en plus, offrant une alternative écologique et accessible financièrement. » nous affirmera Nadège. De plus, la terre utilisée pour réaliser les briques d’adobe, est une ressource de partage. Partager le travail de la terre pour produire sa maison, c’est créer de la solidarité pour protéger la planète. En effet, sur le plan économique, l’adobe permet de développer une industrie locale puisque la terre est prélevée à seulement quelques kilomètres du site, aux environs de Granada [circuit court], alors que le ciment des maisons en parpaings serait à importer des États-Unis. L’utilisation de briques d’adobe a ainsi permis de créer des filières économiques et des emplois qui bénéficient directement aux habitants de ce bidonville, et luttant par la même occasion, contre la pauvreté du quartier.

Aussi, ces femmes, qui vivaient dans des maisons faites de toiles et de tôles, sans aucune qualification, ont pu regarder l’avenir avec davantage de confiance. À la fois pour leur famille ou pour la communauté, elles sont aujourd’hui capables de construire des maisons de terre crue de A à Z, et se sentir utiles à l’ensemble de leur quartier. Elles exaucent ainsi leur rêve d’avoir une maison digne pour élever leurs enfants, mais elles acquièrent en plus de nouvelles qualifications : édifier une maison, mais également l’agrandir, l’entretenir, la réparer ou l’améliorer sans faire appel à des entreprises de construction. Une estime de soi qui valorise le rôle de chacune des habitantes au sein de la communauté. Nadège nous explique même qu’étant donné la réussite du projet, elle imagine d’autres axes de développement : « nous souhaitons maintenant réaliser des ateliers de formations afin que les femmes-maçons forment elles-mêmes de nouvelles femmes et permettent ainsi à la technique de construction en terre de se répandre progressivement dans le bidonville. Nous allons également entreprendre la construction d’un four à pain écologique en terre qui limite la consommation de bois et les émissions de gaz à effet de serre afin de proposer une cuisine communautaire au cœur du bidonville». Les femmes du Pantanal n’ont pas fini de s’émanciper.


DES MAISONS ÉCOLOGIQUES ET AGRÉABLES À VIVRE

Au cours de notre visite du bidonville, plusieurs femmes nous invitent spontanément à visiter leur maison. Fières de leur travail, elles nous présentent leur intérieur, dont les murs sont décorés en abondance. Nadège nous expliquera plus précisément la conception : « chaque maison d’adobe possède le même plan, très simple, mais qui a le mérite d’être économe. Deux trames sont réalisées, avec des murs de 40 cm d’épaisseur tous les trois mètres pour assurer la solidité de la structure ». En effet, les poteaux structurels sont visibles sur chacune des façades, présentant une prépondérance de 40 cm en guise de contreforts. Le plan se caractérise par la simplicité, directement issue des besoins des habitants. Un petit porche, en prolongement de la toiture, protège la porte d’entrée. Depuis l’intérieur, comme depuis l’extérieur, aucun signe de l’adobe, les murs ont été enduits de chaux, puis peints aux couleurs souhaitées par les femmes. Les peintures claires illuminent les pièces qui ne possèdent chacune qu’une petite ouverture vers l’extérieur. La pièce de vie se situe dans le prolongement immédiat de l’entrée, seuls les poteaux porteurs constituent une délimitation des espaces. Attenantes, deux chambres communiquent avec la grande pièce principale, séparées entre elles par le mur reliant deux contreforts. Pour chacune des maisons, sanitaires et points d’eau [évier de la cuisine] sont situés à l’extérieur de la maison, afin d’éviter les dégradations de la terre par l’eau. Bien que la télévision occupe une place prépondérante, le mobilier est, quant à lui, réduit au minimum : un lit dans chaque chambre et une armoire pour ranger les vêtements, une table, quelques chaises et une plaque de cuisson. Des besoins limités mais suffisants à cette population qui vit majoritairement à l’extérieur. Maria nous racontera sa phase préférée, l’enduit : « j’ai adoré recouvrir les briques d’adobe de chaux, Dulce Maria est venue nous présenter la technique, et rendre ces murs lisses a été une prise de conscience. Je pouvais me projeter dans ma maison, imaginer la couleur dans laquelle j’allais la peindre, penser à quel tableau j’allais mettre. Ce fut un travail très motivant pour moi ! ». Des façades de couleurs différentes entre chaque maison, mais qui s’harmonisent à la perfection. Linda, quant à elle, a préféré ériger les murs en superposant les briques d’adobe entre elles : « comprendre la structure de ma maison a été passionnant, elle n’est pas uniquement constituée de terre, mais des éléments verticaux en bambous viennent assurer la résistance. Je suis bien plus rassurée de savoir comment ma maison peut résister aux séismes ». En effet, l’architecte du projet a utilisé des techniques inspirées du béton. Ici les murs en terre sont précontraints, des bois verticaux passent dans les murs et améliorent leur résistance aux séismes. À écouter chacune des femmes, on observe des motivations différentes pour une pluridisciplinarité, une entraide et un échange des savoirs.

Dans ces maisons, l’adobe est un organisme vivant, une matière douce à modeler à souhait. Leurs constructions mobilisent des matériaux naturels tels que la terre et des fibres végétales comme la paille, qui sont disponibles sur place et donc peu coûteux. Les maisons en adobe sont également plus efficaces sur le plan thermique : elles restent agréablement fraîches même lors de fortes températures et restituent la nuit la chaleur emmagasinée pendant la journée. De ce point de vue, les maisons en parpaings ne sont par exemple pas adaptées au climat tropical de la région, demandant un investissement coûteux en isolants thermiques ou en ventilateurs, que les habitants ne peuvent s’offrir. À l’évidence, ces maisons en terre crue offrent une alternative bien plus écologique. Matériau sismo-résistant, la terre assure aussi une structure flexible permettant d’absorber plus facilement les secousses que le béton ou d’accepter la déformation sans rupture. Le tout est de comprendre comment produire la maison pour qu’elle se comporte correctement lors d’un séisme. Aussi, trouver le bon mélange entre la terre et la paille, une épaisseur des murs économe mais suffisante, un bon rapport entre la largeur et la hauteur, etc… afin que les blocs d’adobe aient une plus grande résistance à l’effondrement, sont autant de caractéristiques originelles de l’adobe colonial qui ont été oubliées au fil du temps. Les architectes et ingénieurs ont ainsi repris ces codes ancestraux pour développer et transmettre la technique d’un adobe durable et contemporain. Ainsi, la terre permet aujourd’hui la réalisation d’une architecture qui répond aux nécessités actuelles.

Toutefois, après quelques années d’expériences, des prises de conscience se révèlent, et poussent à l’amélioration de la méthode pour les prochaines constructions. En toiture par exemple, l’utilisation de la tôle, peu coûteuse comparée aux tuiles, a l’inconvénient de mal isoler du froid, et d’engendrer un bruit assourdissant lors des pluies diluviennes. De plus, si certaines maisons s’abîment, les habitantes n’ayant pas suivi la construction de leur maison ne savent pas comment l’entretenir et laissent malheureusement les murs se décrépir. Des stages abordant la méthode pour entretenir et conserver l’adobe seraient alors à imaginer. L’adobe possède également des limites structurelles, bien que sa qualité constructive soit plutôt bonne. Elle implique aujourd’hui des constructions sur un seul niveau. L’abandon définitif du béton n’est donc pas à envisager pour ce type de projet et il n’y a pas de solution unique mais des solutions qui doivent être adaptées à chaque contexte. Ainsi La Casa de la Mujer continue toujours de proposer des constructions en béton, mais dans des zones moins propices à la construction en terre, comme les terrains humides ou en pente. Au final, la terre est utilisée là où elle est intelligente et pertinente, c’est-à-dire plus économe, plus confortable, ou plus écologique.

Lutter contre la pauvreté, préservation de l’environnement et du patrimoine, émancipation des femmes, … les femmes-maçons du Pantanal prouvent que construire en terre est une manière très contemporaine de répondre à des enjeux multiples. À ce titre, l’association française Habitat-Cité a récemment été lauréat du prix national RAJA-Danièle Marcovici Women’s Awards 2016, récompensant les initiatives auprès de la cause des femmes. Une récompense encourageante, qui laisse entrevoir un bel avenir à ce projet innovant et prometteur. Aussi, l’utilisation des matériaux locaux et la mise en commun d’un travail participatif, couplées aux techniques contemporaines, pourrait apporter des solutions viables aux plus déshérités tout en assurant la pérennité de l’architecture vernaculaire et de l’habitat traditionnel dans le monde.

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