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GUADUA I L’acier végétal pour des constructions écologiques

Il y a 90 genres de bambous sur la planète, subdivisés en plus d’un millier d’espèces, dont une bonne moitié pousse sur le continent américain, dans une zone comprise entre le Sud-est des États-Unis et le Chili. En Colombie, la région caféière regorge de ces forêts de rhizomes qui grandissent très rapidement, près des rivières et des cours d’eau, constituant un élément indissociable de ces paysages. Parmi eux, le Guadua, bambou ligneux, intéresse pour ses extraordinaires propriétés constructives. En plein cœur d’une Colombie vallonnée où les champs de café dévalent les pentes escarpées et embaument des narines peu habituées, cohabitent d’immenses plantations de bambous, qui constituent, depuis de nombreuses années, le principal matériau de construction pour les maisons de la région. D’une maison individuelle en chantier à Salento, au superbe pavillon d’exposition Zeri de Manizales, en passant par des aires de péages d’autoroute, toutes ces réalisations ont le guadua comme point commun. Dans chacun des cas, le matériau issu de la région, est mis en valeur, intégrant la construction dans son environnement. De superbes structures où le bambou révèle, au delà de la démarche esthétique, toutes ses capacités techniques.

 

DE L’AUTOCONSTRUCTION À LA SUPERSTRUCTURE

Depuis l’époque précolombienne, le bambou est utilisé comme matériau pour la construction de différents édifices. Bien qu’aujourd’hui parfois considérée comme le « matériau du pauvre », et oubliée au profit de la « noblesse » du ciment ou de l’acier, cette matière première naturelle n’a toutefois pas dit son dernier mot et continue de proposer des structures toujours plus innovantes, aussi bien pour de simples maisons individuelles que pour de grands bâtiments industriels. Endémique de Colombie, le guadua se caractérise ainsi par sa très grande résistance, sa durabilité et son maniement simple, ce qui lui confère son surnom « d’acier végétal ». Si sa croissance est extrêmement rapide [20 à 25 mètres en six mois], il faut néanmoins près de cinq années pour une maturation optimale, et ainsi prétendre à obtenir un matériau structurel. Sur le chantier d’une maison à Salento, petite ville productrice du meilleur café du monde, l’arabica, Louis le chef de chantier et ses hommes sont à l’œuvre depuis tôt le matin. « La restauration de cette maison nous a occupés plusieurs mois. Les assemblages furent complexes sur cette maison de deux niveaux mais nous sommes heureux du résultat. Le guadua est omniprésent, depuis les poteaux de la structure à des éléments plus décoratifs comme les garde-corps, les échelles ou l’habillage du plafond et des murs intérieurs ». Il nous précisera la technique afin d’obtenir des bambous solides, prêts à un usage structurel : « un travail de préparation des chaumes nécessite un savoir-faire très précis avant de pouvoir être utilisé pour une construction : une protection du rayonnement solaire ultraviolet et de l’humidité, un séchage à la verticale de plusieurs mois pour réduire la teneur en eau, et une ventilation naturelle pour éviter la prolifération de champignons ou xylophages. Ce traitement garantit une durée de vie de plus de 50 ans et protège les bambous d’une combustion lors d’éventuels incendies ». Possédant d’excellentes propriétés de résistance aux mouvements sismiques, très fréquents dans cette région andine, la flexibilité du guadua permet une liberté de création et d’assemblage, s’inspirant de l’environnement des paysages colombiens. En effet, lors du tremblement de terre de 1999, tous les édifices en bambou de cette région caféière ont survécu, alors que ceux avec une structure de béton se sont effondrés.

Si certaines des chaumes sont utilisées comme éléments structurels [poteaux, poutres, etc], d’autres sont utilisées pour l’habillage des murs ou des planchers. De la superstructure autoportante dont le design d’assemblage participe à la composition des façades, à un recouvrement total des structures en mortier naturel [paille, excréments de vache et sable] qui ne laisse plus rien deviner du bambou depuis l’extérieur, les propositions architecturales et les échelles de constructions sont infinies. Esthétisme élégant qui répond aux qualités naturelles du bambou, et collaboration avec la nature pour créer une forme et un espace qui s’harmonisent avec l’environnement, l’idée est toujours de proposer une architecture à échelle humaine. Matériau souple et léger, mais résistant, grâce à ses multiples caractéristiques, il se prête aussi bien à la fabrication de meubles, d’accessoires utilitaires ou d’éléments décoratifs, qu’à la réalisation de planchers, de maisons, de ponts suspendus, d’églises ou de pavillons publics. Et si, comme pour tous les matériaux, le coût de la construction dépend beaucoup du design du projet et de sa situation géographique, le guadua constitue toutefois une option très économique pour la réalisation de grandes structures et se révèle surtout bien plus écologique.

 

LE GUADUA POUR LUTTER CONTRE LA DÉFORESTATION

Partant d’un constat simple que l’industrie de la construction se positionne comme la plus grande consommatrice de ressources naturelles, il est d’usage de préconiser un retour à un système plus « sain », à des matériaux plus « végétariens ». En ce sens, le guadua offre un substitut efficace à la déforestation grâce a son rythme de croissance particulièrement rapide. Il faut en effet, entre quatre à cinq ans à une plante pour être mature et utilisable comme matériau de construction, près de quatre fois moins de temps que pour du bois ; et là où cinq cent hectares annuel de forêts primaires sont nécessaires pour construire un millier de logements, il en faut seulement soixante de guadua. C’est une ressource naturelle locale, durable et renouvelable qui se multiplie de manière végétative, sans avoir besoin de graines pour se reproduire : les rhizomes persistants produisent un nouveau sujet après la coupe. Les forêts de bambous contribuent aussi à la régulation des débits d’eau, à la captation du dioxyde de carbone et à la purification de l’environnement. Par ailleurs cette plante ne nécessite ni engrais, ni pesticides, ni équipements lourds pour son extraction et sa transformation.

L’utilisation du guadua dans la construction enracine alors l’architecture à ces matériaux indigènes, tirés de la nature et peu transformés, et induit le respect du travail en valorisant l’échange des savoirs et la circulation des compétences. Précision et savoir-faire, main d’œuvre qualifiée et valorisée, usage réfléchi des ressources, technique et outillage simples, orchestrent ces chantiers et les rendent exemplaires dans leurs empreintes sociales et environnementales. Ainsi, par ses caractéristiques de matériau local et renouvelable, le bambou offre la possibilité de diminuer l’impact écologique des constructions. C’est la raison pour laquelle, au cours de ces dernières années, le guadua est apprécié par les architectes qui considèrent ce matériau comme une excellente alternative naturelle pour concurrencer le ciment ou l’acier, à résistance équivalente.

 

SIMON VELEZ ET LA POPULARITÉ DU GUADUA DANS L’ARCHITECTURE

« Lorsque je voyage de par le monde, je vois que toutes les constructions antérieures à l’apparition du béton armé, peu importe qu’elles fussent pauvres ou fastueuses, sont belles » révèle Simón Vélez. Véritable institution dans l’utilisation du bambou en architecture, Simón Vélez, poursuit depuis plus de quarante ans, une vocation familiale dans l’utilisation de matériaux traditionnels pour la construction. Bien qu’avec une approche architecturale moderniste, où Le Corbusier reste sa principale référence, il explore les techniques et qualités structurelles de l’architecture indigène de son pays. Il se focalise ainsi sur l’utilisation du guadua, qui devient rapidement un élément essentiel pour tous ses projets, s’inspirant de la diversité culturelle présente en Colombie. Bien que de nombreuses possibilités d’assemblage soient exploitées dans les traditions vernaculaires, Simón Vélez constate qu’aucune d’entre elle n’exploite pleinement les possibilités du matériau. Avec l’ingénieur constructeur Marcelo Villegas, l’architecte développe alors de nouvelles méthodes et de nouveaux systèmes d’assemblages de ce matériau peu cher et abondant. Ces innovations consacrent la rencontre de l’ancien et du moderne, et réalisent leur synthèse inédite, transformant le guadua en une ressource contemporaine et flexible pouvant être utilisée dans tous les types de bâtiments comme élément structurel principal. Du mortier est injecté dans les jointures en « bouche de poisson », fixées par une tige filetée et des écrous. Si la mise en œuvre est exigeante et requiert un savoir-faire précis, son niveau technique est suffisamment simple pour être appliqué avec peu d’outillage. Ainsi, il permet de repousser les limites du guadua et de créer de prestigieuses structures. D’une cathédrale temporaire à de majestueuses haciendas, en passant par un pavillon zen, ou des aires de péages d’autoroute, toutes ces constructions sont en bambou.

Plus populaire et représentatif parmi ses ouvrages, le pavillon Zeri à Manizales stupéfait par l’originalité, la beauté du design et la fonctionnalité du guadua dans le secteur de la construction. Au cœur de la zone caféière, en pleine zone où le bambou prospère, au sommet d’un vallon à la périphérie de la ville, s’érige majestueusement le pavillon d’exposition. Inspiré de l’architecture tropicale, une imposante structure de bambou supporte une toiture avec de grands surplombs. Elle tire parti à presque 100% des matériaux locaux, utilisant les guaduas trouvés sur les lieux. Seuls le béton du sol de la galerie supérieure et l’acier des liaisons sont des produits industriels extérieurs à la production locale, impossibles à prélever directement sur place. D’une rigueur millimétrée, les quarante poteaux (assemblage complexe de plusieurs bambous) s’élancent sur quelques dizaines de mètres de hauteur, dont l’écartement varie entre quatre mètres (périphérie extérieure) et deux mètres (périphérie intérieure). D’élégants assemblages et contreventements de bambous et d’acier permettent la stabilité de la structure, tout en participant à la performance esthétique. Chez Simón Vélez, la botanique est une sorte de seconde nature, qu’il manie magistralement dans son travail par les étroites relations avec l’environnement qui l’entoure et les montagnes en arrière plan. Ainsi, le bel enchevêtrement de tiges horizontales invite à lever les yeux pour contempler le dôme végétal dont la vertigineuse hauteur impressionne.

Mal perçu par la population, le guadua reste dans l’imaginaire de la plupart des gens, et ce malgré la démonstration de ces qualités techniques, le « matériau du pauvre ». Le constat principal et édifiant, dans tous les pays du tiers-monde, est l’abandon par la population de matériaux naturels locaux, comme le bambou ou le bois, au profit d’une utilisation massive du ciment. Une stratégie inconsciente d’une population défavorisée pour symboliquement tendre pas à pas vers l’image de la richesse. Mais la fascination pour le béton est périlleux, surtout dans un pays comme la Colombie où les tremblements de terre sont fréquents. En ce sens, le travail de Simón Vélez est bien plus qu’architectural, il se lance dans un combat quotidien, défendant la créativité et la beauté du guadua qui pousse sur ses terres, pour « casser cette culture tabou d’un matériau pauvre en construisant des édifices prestigieux en bambou ». Il a ainsi permit au guadua de rentrer dans les codes de construction de Colombie, premier pays au monde disposant aujourd’hui de ce code de construction spécial. Car le bambou est plus performant que le béton, il est moins lourd, la proportion entre son poids et sa résistance est parfaite et c’est un matériau naturel qui grandit rapidement. Aujourd’hui le bambou se positionne comme un matériau qui accompagne un développement technologique et écologique, en respect avec l’environnement et qui pourrait remplacer, ou du moins diminuer, l’usage des matériaux conventionnels comme le béton ou l’acier. C’est donc par la conscience et l’application des architectes, à l’instar de l’ambassadeur Vélez, à utiliser ce type de matériau naturel, qu’il est possible d’avoir un impact sur l’environnement dans le domaine de la construction. Utiliser le matériau du pauvre pour proposer une construction riche.

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