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CASA TERRACOTA I une maison en argile

À première vue, Villa de Leyva, où nous débarquons par une chaude matinée estivale, est un village propret aux rues pavées et aux maisons blanches d’un style colonial. Un village comme on en trouve beaucoup dans cette région montagneuse… Si ce n’est qu’une étrange construction en argile, semblable à un immense monticule de terre grossièrement façonné, fait la fierté de la ville. Une maison troglodyte qui se dresse au milieu d’autres maisons de campagne luxueuses mais plus communes, attirant incontestablement le regard. Intrigués par des formes et une texture peu conventionnelles, une couleur ocre qui tranche avec le vert des cactus, et un volume sans pareil, nous approchons de la Casa Terracota. Au loin, s’étendent d’immenses champs et des montagnes dépouillées à couper le souffle. La terre rouge craquelle, la pierre est sèche, et dès neuf heures, le thermomètre dépasse aisément les 30°C : nous sommes dans un environnement hostile, aride, comme parachutés sur la lune.

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LA PLUS GRANDE POTERIE DU MONDE

500 m2 d’argile, haute comme quatre étages, des formes loufoques, une circulation labyrinthique, la Casa Terracota est sortie de l’imagination débordante de l’architecte colombien Octavio Mendoza il y a plus d’une décennie, et demeure, aujourd’hui, un exemple dans la construction troglodyte en terre. C’est un soir de juillet 1999, où la pluie tombait à Villa de Leyva, que l’homme eut l’idée la plus ingénieuse et audacieuse de sa vie : combiner sa passion de la poterie et de la terre cuite à l’architecture pour construire « la plus grande poterie du monde ». Pendant quatorze ans, avec l’aide de quelques ouvriers spécialisés dans la construction en terre, l’architecte a alors modelé à la main l’argile extrait du site. Au même titre qu’une poterie, la terre a ensuite été cuite, à la fois par le soleil, mais également à très haute température grâce à des fours artisanaux réalisés à l’intérieur de la maison. Une manière de transformer ce matériau en architecture habitable, utilisant simplement les ressources naturelles à portée de main. Aussi, Casa Terracota ne contient pas une once de ciment ou d’acier dans sa structure, mais constitue une enveloppe unique moulée avec le même matériau : la terre. Par ce travail, Octavio a ainsi cherché à promouvoir un style alternatif et harmonique de vie, tant pour l’homme comme pour l’environnement.

Si, au commencement, l’architecte avait des plans préconçus, au fur et à mesure de la construction, la technique a pu être perfectionnée et de nouvelles possibilités ont surgi. Aujourd’hui, le créateur évoque une forme de dinosaure qui rappellerait les fossiles des environs, bien qu’en y regardant de plus près, la maison n’a pas véritablement de forme définie. De définition grossière, la maison ressemble au premier abord à un décor de Tim Burton : un univers étrange, parfois même effrayant. Des sculptures grotesques, des modelages enfantins, des ouvertures loufoques, un ovni semble avoir atterri à Villa de Leyva. Ce n’est pas laid, ce n’est pas beau, juste singulièrement captivant ! Une porte d’entrée démesurée, réalisée sur mesure en métal recyclé -comme toutes les ouvertures de la maison- invite à pénétrer dans cet univers atypique. À l’intérieur, se dessine un véritable conte de fées : les pièces se courbent et se relient les unes aux autres à travers un gigantesque labyrinthe. On déambule dans une taupinière suivant une circulation bien pensée, où mobilier, ustensiles, rangements, tout a été sculpté dans cette masse d’argile. Même le sol est entièrement réalisé en carreaux de terre cuite. Quelques sculptures métalliques complètent le décor, dont leur échelle permet de juger de l’immensité de l’espace. La pièce centrale, de plus de huit mètres sous plafond, dessert tout le reste de la maison. Les chambres sont hautes mais voûtées, les couloirs sont étroits, les pièces d’eau [cuisine et salles de bain] sont pourvues de mosaïques pour ne pas altérer la terre, les escaliers sont monumentaux et mènent à l’étage où des balcons surplombent le hall d’entrée, les terrasses envahissent toute la toiture et sont aménagées en jardin. Un lien avec l’extérieur est présent dans chacune des pièces par des ouvertures stratégiques qui éclairent et donnent à voir le superbe paysage de Villa de Leyva. A l’étage, la vue sur les montagnes est magnifique. Un dôme de terre écologique devenu habitable mais bien plus : une véritable œuvre d’art !

 

TRANSFORMER LA TERRE EN ARCHITECTURE HABITABLE

Si, aujourd’hui, la terre permet plusieurs systèmes de construction [le pisé, la brique crue, ou la brique cuite], aucun de ceux-là ne correspondait à l’imaginaire de Mendoza, proposant des solutions trop contraintes, « un matériel qui restreint l’usage des espaces et, par conséquent, la vie qui s’y développe à l’intérieur ». Il décide alors de donner un tournant à ces techniques, en cherchant à utiliser et transformer la terre pour créer et produire tout ce qu’il considère nécessaire pour vivre. « Dans ces lieux déserts, comme il en existe partout sur la planète, l’utilisation du matériau provenant directement du sol, est parfait pour proposer une architecture écologique. Dans ces régions, un tel système pourrait apporter des logements à des centaines de familles. En ce sens, l’argile permet de produire à la fois des objets utiles pour la vie quotidienne et des espaces expérimentaux en phase avec l’environnement ». Habiter n’impliquant pas seulement une occupation des espaces intérieurs de la maison, mais également une connexion avec l’extérieur, la maison doit être imaginée dans sa globalité, chaque moindre recoin exploité, une unité maîtrisée.

Actuellement, des travaux d’améliorations sont en cours et Giovanni, le responsable du chantier, nous apportera des précisions sur la technique constructive : « L’architecte voulait vivre à l’intérieur d’une seule brique de terre, pour habiter et jouir du même espace. Alors, nous avons bâti cette maison par morceaux successifs, des feux ont été allumés pour cuire l’argile par zone, parfois sur des temps assez longs. Cela a été un défi pour cette construction compte tenu des surfaces et de la hauteur des parois à cuire ». Présentant des avantages certains, notamment en ce qui concerne l’utilisation des ressources naturelles du site, ce système de construction vernaculaire répond à une parfaite adéquation avec l’environnement. La terre possède un atout thermique indéniable, adaptée au climat de la région, parce qu’elle emmagasine l’énergie du soleil la journée pour les restituer lors des heures les plus froides. Ainsi, un grand confort se ressent à l’intérieur, gardant une température constante d’environ 18°C tout au long de l’année. « En été, lorsque la température atteint 40°C, pas besoin de ventilateurs ou de climatiseurs ; en hiver, des cheminées d’appoint ont été prévues dans chaque pièce mais elles ne sont que très rarement allumées. Parce qu’elle a été construite à partir de la matière locale, cette maison est peu coûteuse d’un point de vue énergétique et économique ». Malgré la masse troglodyte terreuse, les nombreuses ouvertures amènent une luminosité incroyable dans chaque pièce. Chacune d’entre elles est à la fois pourvue d’un éclairage zénithal (en toiture) d’où l’on distingue le ciel bleu qui surplombe la région, ainsi que d’une baie vitrée ouvrant sur le jardin extérieur. D’une apparente rusticité, cette maison offre toutefois toutes les commodités modernes : cuisine fonctionnelle avec four et plaques de cuisson, éviers et douches couverts de mosaïque colorée, panneaux solaires pour la production d’eau chaude sanitaire, électricité dans toutes les pièces, … « C’est une maison loin des formats standards, elle est unique et c’est ce qui me plaît dans ce travail. Aujourd’hui, les maisons standardisées limitent l’imaginaire, les pièces ont les mêmes dimensions, on trouve les mêmes meubles, venant des mêmes magasins. Avec cette technique de construction, ce qui est étonnant c’est que nous n’avons aucune limite, tout a une conception personnalisée, qui varie pour s’adapter aux nécessités » nous confiera Giovanni. La reproductibilité de cette méthode et les savoir-faire se transmettent puisque, aujourd’hui, plusieurs projets similaires sortent de terre. Une simple formation pour apprendre à manier et à optimiser ce matériau se révèle nécessaire, car, comme nous l’affirme le chef de chantier : « Je crois fidèlement que tout être humain est qualifié pour construire de cette façon, indépendamment de son âge, nationalité, genre, culture ou autres traits distinctifs, du moment que l’on implique son cœur dans le processus ». De fait, ce système a transformé des artisans en véritables artistes.

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En premier lieu, cette maison interpelle par son étrangeté formelle et sa bizarrerie chromatique. Mais nous ne discutons pas ici des goûts ou des couleurs… L’inventivité d’un système, l’étonnante spatialité et la réponse environnementale en font un exemple d’architecture vernaculaire certain qui convainc rapidement même le plus reticent. Et si la structure principale de la Casa Terracota fut terminée en 2012 (soit près de quatorze ans après le début des travaux), les possibilités de création qui se présentent aujourd’hui sont infinies. Projet de vie sans véritable fin, pour cet architecte un peu fou, cette maison se présente comme un laboratoire d’expérimentation visant à faire progresser le projet toujours plus loin.

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