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VERS UNE ARCHITECTURE RESPONSABLE

Le travail du collectif d’architectes Al-Borde nous plaît, tant par leur démarche de projets que par l’intelligence de leurs réponses. Quelques contacts, un rendez-vous dans leur atelier à Quito et un échange de savoirs, bouleverseront notre approche mais confirmeront surtout qu’il est aujourd’hui possible de construire autrement. A Puerto Cabuyal, sur la côte pacifique d’Équateur, au sein d’une communauté rurale, s’est construit une nouvelle école Nueva Esperanza, avec très peu de moyens financiers et matériels. Une nouvelle espérance qui porte bien son nom, il s’agit là d’imaginer l’architecture avec les contraintes du site et les savoir-faire ancestraux : le point de départ d’une architecture durable et solidaire. A Santa Rita, en Amazonie équatorienne, la communauté Kichwa a érigé, quelques années plus tard, un centre d’interprétation du Cacao en suivant les mêmes codes, avec le soutien du collectif d’architectes En su sitio. Deux situations géographiques, deux projets, pour une même démarche. Près de l’océan, il y a le sable, le sel et le vent ; au cœur de l’Amazonie, c’est l’humidité, la dense végétation et les insectes ; mais chaque peuple a gardé de ces ancêtres un système constructif similaire et un sens de la coopération immuable. Nous partons à la rencontre de ces deux communautés pour découvrir l’utilisation et la pérennité de ces architectures solidaires et leur adaptation à des environnements si particuliers.

 

DES ARCHITECTES ENGAGÉS I POUR DES ARCHITECTURES SOLIDAIRES

En plein cœur de la capitale équatorienne, sur une des nombreuses collines qui constituent Quito, se trouvent les locaux de l’agence d’architecture Al-Borde. Un quartier calme et résidentiel qui domine la ville historique et une cour privative : une situation de choix pour travailler en toute tranquillité alors que règne une agitation quotidienne tout autour. Pascual, un des quatre membres du collectif nous attendait avec impatience pour nous présenter le fonctionnement de l’agence. Ici, tout est réalisé avec des matériaux recyclés : « nous n’avons que très peu d’argent à investir alors on réutilise ce que l’on trouve, on imagine des solutions astucieuses (une fermeture de porte, un rangement pour vélo, un séchoir à linge, un mur d’outils, etc), on teste la matière et on essaye d’en tirer le meilleur », commente Pascual. Toujours à la recherche de solutions économiques et durables, les architectes veulent anticiper sur l’avenir, lorsque la société sortira d’une économie pétrolière si énergivore. L’atelier de travail, sur deux niveaux, occupe l’espace central où s’y rencontrent tous les jours les quatre associés ainsi que quelques stagiaires. Dans le bâtiment adjacent, Malu a créé sa propre maison, où chacun a pu mettre la main à la pâte : une baignoire qu’un des garçons à récupéré dans une rue, un escalier dessiné par un ami de passage, une cuisine partagée, … Leur credo, c’est la débrouille et l’entraide. Au fond, la maison des stagiaires qu’ils accueillent est terminée depuis peu. Une structure en bois, des vitrages de récup’, pas d’isolation -le climat d’ici n’en nécessite pas vraiment-, et un rez-de-chaussée commun qui dessert les quatre chambres à l’étage par des échelles. « Il règne ici un sentiment de colonie de vacances où l’on s’y sent bien », nous confiera la nouvelle stagiaire.

Al-Borde, c’est une agence d’architecture collaborative et expérimentale qui, depuis neuf ans, s’est donné pour objectif de proposer des solutions durables aux nécessités sociales en vertu du matériel disponible. Chacun des associés affiche une énergie débordante et une curiosité à tout égard, les poussant à des collaborations interdisciplinaires enrichissantes, « beaucoup plus utiles qu’un ensemble spécifique de compétences ou de connaissances », ajoute Pascual. Motivée par cette interface avec les communautés, et intégrant de nombreuses personnes dans chaque étape du processus de projet, l’agence développe ainsi de nombreuses pratiques : projets construits, ateliers, expositions, actions publiques, enseignement, et même bricolage, qui combinent toujours le traditionnel avec le contemporain.

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Nous n’avons pu rencontrer l’atelier d’architecture En su sitio, mais David, qui les connaît bien, nous précise leur travail. Dans la même démarche de projets, cette jeune agence accompagne des constructions architecturales participatives, dans laquelle l’autoconstruction, l’emploi de main-d’œuvre et de matériaux locaux, le recyclage, la durabilité, la coopération avec les utilisateurs du projet, et la préoccupation de répondre aux besoins réels de la société deviennent les dénominateurs communs.

 

NUEVA ESPERANZA I FACE À LA MER

Le hameau de Puerto Cabuyal compte moins d’une centaine d’habitants, autant dire que le chemin pour y accéder est une aventure à part entière ! Plus de cinq heures de route depuis Quito, la capitale, et nous plongeons progressivement vers la côte, passant de près de 3.000 mètres d’altitude au niveau de la mer. Les températures grimpent en flèche, les cultures de bananiers ou d’ananas se succèdent, autant que les exploitations de crevettes. Les paysages, bien que magnifiques, gardent les séquelles du récent tremblement de terre qui a détruit de nombreuses habitations. Le long de la plage, des tentes de fortune remplacent les maisons de béton et des kilomètres de gravats jonchent les routes, mais la vie semble reprendre tranquillement son cours. Toutefois, nous sommes encore loin du but, nous suivons les indications données par Pascual : Puerto Cabuyal, c’est une communauté placée directement sur la plage, dans un endroit éloigné des autres villages. Au kilomètre 37 il faut tourner à gauche, sur un étroit chemin de terre, nous passons un minuscule village où l’on nous confirme la bonne direction. Nous avançons vers l’inconnu, en face nous voyons la mer, mais plus de piste. Il faudra encore continuer sur 3 kilomètres en longeant l’océan pour arriver à destination : quelques maisonnettes sur pilotis s’avancent sur la butte de sable, et au centre, trône l’école de Nueva Esperanza. C’est en fin d’après-midi, à son retour de la pèche, que nous accueillera Octavio, le chef de la communauté. Avec fierté et générosité, il nous entraînera dans la visite des structures que la communauté a réalisé avec l’aide d’Al-Borde. « Il y a 8 ans aucune école n’existait dans la communauté, il fallait marcher plus de trois heures pour se rendre à l’école du village voisin, la plupart des habitants étaient alors illettrés. Avec l’aide d’un professeur, nous avons commencé notre école dans une petite maison, mais avec le temps, l’espace est devenu trop petit à cause du nombre d’enfants, c’est pourquoi nous avons entrepris la construction d’un nouvel endroit », nous expliquera-t-il.

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En 2009 commence alors la première phase : la construction de l’école pouvant accueillir une vingtaine d’élèves. La contrainte première était le coût car la communauté ne pouvait financer au-delà de 200 US$, alors il a fallu s’adapter, imaginer des solutions simples, capables de s’adapter aux variables imprévisibles du terrain, utiliser des matériaux de récupération et compter sur une main-d’œuvre locale. « La communauté a été impliquée dans la construction parce qu’il était impossible de le faire sans eux », nous avait affirmé Pascual quelques jours auparavant. Ainsi, l’école a été construite utilisant de gros troncs de bois pour la structure sur pilotis, le bambou pour les murs et la paille pour le toit, des matériaux connus par la communauté puisqu’elle construit les maisons avec depuis des années. Employant des techniques familières aux habitants, ces derniers furent ainsi très actifs dans le processus de construction, tressant les palmes séchées pour le toit, assemblant les bambous tantôt à la verticale, tantôt à l’horizontal, réalisant le plancher de bois. La nouveauté pour la communauté fut finalement la conceptualisation de cet espace atypique et la complexité structurelle, apportées par le travail des architectes. Pascual nous confiera que ce projet fut un travail de longue haleine avec la communauté, nécessitant plus de deux mois pour se mettre d’accord sur le procédé à établir « Avec des matériaux aux dimensions toujours variables, avec un même outil utilisé aussi bien pour bâtir que pour pêcher ou cultiver, avec la main-d’œuvre qui n’entend pas l’exactitude comme centimètre, et avec un terrain aux contraintes limitantes, il était clair que le projet ferait abstraction des relevés topographiques, pas besoin d’Autocad ou de Neufert , […] tout devait être discuté directement sur place ». Ce long travail de discussion a permis aux architectes de comprendre que les solutions se trouvaient principalement dans l’expérience du client plutôt que dans la connaissance préexistante acquise par les architectes. Aussi, ils proposèrent une école loin des codes traditionnels : rectangulaire, en béton avec des barreaux aux fenêtres, mais plutôt liée à l’environnement naturel qui l’entoure, un espace où les enfants réveillent leur imagination, leur créativité, leur désir d’apprendre de nouvelles choses.

En onze jours la structure principale fut érigée par les habitants de la communauté, les architectes et quelques bénévoles. Au total, une centaine de personnes ont permis de faire rapidement sortir de terre cette forme atypique de bateau, « où chaque jour, il faut se préparer à naviguer et découvrir de nouveaux mondes », précisera Octavio. La mise en œuvre des murs, du toit et des planchers fut par la suite encore plus rapide, les savoir-faire étant déjà acquis : deux à trois jours de travail pour chaque poste ont permis d’achever le projet. Enfants comme parents sont aujourd’hui fiers de cette école et du changement qu’elle a produit : « Dans notre communauté de pêcheurs, c’est la plus jolie chose qui ai pu être réalisée, une école avec une forme de bateau », exprime fièrement Octavio. C’est en effet un bonheur d’observer les enfants évoluer au sein de cet espace, libres de développer leurs activités, souriants d’apprendre et de partager dans ce lieu pour une éducation qui encourage à apprendre par l’action. Cette nouvelle école a donné de l’espoir pour continuer avec d’autres modules, construits avec la même philosophie et le même système.

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Deux ans plus tard, en 2011, la communauté décide de refaire appel à l’agence Al-Borde pour réaliser une extension à l’école. Dédié aux plus jeunes, ce nouvel espace doit accueillir une dizaine d’enfants avec un budget encore moins élevé que le précédent et avec des contraintes similaires. L’équipe d’architectes décide alors d’impliquer pleinement la communauté dans la phase de réflexion afin de définir les parties spécifiques des espaces. Le but étant de favoriser un dialogue égal entre les professionnels et les membres de cette communauté, dans la conception et le processus de construction, pour que le résultat final reflète les besoins réels. Octovio nous invite fièrement à monter les étages du « poulpe », fruit de son imagination, afin de contempler le panorama océanique depuis les hauteurs. « Nous avons acheté ces gros troncs de bois que nous ne trouvions pas ici pour réaliser cette haute structure de trois niveaux, tous les autres matériaux proviennent de la plage. Nous avons travaillé tous ensemble, nous avons même pu installer l’électricité. Les enfants ont ici tout ce qu’il faut, un coin lecture, un coin sieste, un coin jeu, et sur le toit le coin musique. Nous avons même imaginé ces rangements qui se montent et se descendent grâce aux poids des bouteilles pleines de sable ». La motivation et l’autosuffisance démontrées par la communauté de Puerto Cabuyal après le second projet a inspiré Al-Borde à repenser sa méthode de participation pour la troisième extension en 2013. L’équipe d’architectes a ainsi enseigné aux habitants les compétences nécessaires pour s’approcher du développement architectural. Ces derniers ont alors conçu eux-mêmes, et de manière autonome, les formes et la structure de la construction de ce troisième espace tourné vers la communauté toute entière. Réalisé avec les mêmes matériaux que les deux projets précédents, il est composé d’une bibliothèque, d’une cuisine, d’une agora publique et d’un grand atelier. C’est aujourd’hui un lieu interdisciplinaire et intergénérationnel où tous aiment se retrouver, échanger, partager. « Nous sommes vraiment très fiers de ce que nous avons accomplis ensemble, c’est non seulement devenu un exemple pour de nombreuses communautés alentours, mais surtout un trait d’union et de respect pour notre communauté entière », ajoute Octavio. Un bel exemple d’évolution communautaire grâce à l’architecture solidaire, qui a su, par l’intelligence constructive et les connaissances du terrain, répondre parfaitement aux besoins tout en démontrant les capacités structurelles de l’alliage bois-bambou. En effet, l’ensemble de ces structures a spectaculairement bien résisté au terrible tremblement de terre qui a frappé la région en Avril 2016 et dont le secteur fut l’épicentre, ne provoquant aucun dégât matériel.

 

CENTRE D’INTERPRÉTATION DU CACAO I AU COEUR DE LA JUNGLE

A l’Est de la cordillère des Andes, les paysages sont radicalement différents, la végétation est plus dense, les espèces plus nombreuses, l’humidité omniprésente. Nous savions ce que nous venions voir, mais ne savions pas vraiment comment y accéder, c’est avec des renseignements pris au fur et à mesure, que nous arrivons à tâtons à bonne destination. La communauté Kichwa de Santa Rita, au cœur de l’Amazonie équatorienne, ne compte guère plus d’habitants qu’à Puerto Cabuyal. Un village très agréable sur les hauteurs végétales, des petites maisons en béton alignées le long d’une route, des jardins luxuriants et une place centrale animée par les enfants sortant de l’école. Bolivar, le responsable du Centre d’Interprétation du Cacao pour deux ans vient nous chercher afin de nous mener sur les lieux, à quelques kilomètres au beau milieu de la forêt. La tranquillité est de rigueur dans cet environnement magique, le silence n’est brisé que temporairement par le piaillement de quelques oiseaux ou par la brise dans les feuilles des immenses arbres.

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Destiné à promouvoir les traditions communautaires et à enseigner les processus de fabrication du chocolat, ce centre culturel a été réalisé en 2014, sous l’impulsion d’une entreprise locale de production cacaoyère (Pacari), qui a permis le financement du projet. Faisant appel à l’atelier En su sitio pour la conception architecturale, l’idée est aussi d’impliquer au maximum les habitants de la communauté de Santa Rita à la réalisation du projet dans un esprit collaboratif. Le centre d’interprétation consiste en trois plates-formes principales, un système de toilettes sèches, et un pont d’entrée permettant de traverser la rivière qui délimite les contours du site. Toutes ces infrastructures sont construites sur le principe de « ce qu’il y a déjà » : des matériaux traditionnels, la connaissance locale et une technique facilement reproductible, tout en les plaçant dans un contexte contemporain. Réalisées in-situ, les plates-formes s’inscrivent autour d’énormes roches découvertes sur le site. Ces dernières sont ainsi utilisées comme la base de la conception, la structure en tiges de bambou s’articulant autour génère ainsi la forme particulière au projet. Ces plates-formes ont pour objectif de contribuer à la promotion des activités communautaires et à la rencontre entre les usagers. La première accueille un espace gastronomique et de détente où les visiteurs sont invités à déguster les mets traditionnels préparés par les cuisinières. La seconde accueille l’espace de découverte où la communauté présente les métiers autour du cacao mais aussi l’artisanat local (tissage ou céramique). La troisième plate-forme accueille l’espace initiatique, réalisé autour d’un foyer central, permettant de découvrir la culture culinaire à travers les différents processus de fabrication du cacao (les échantillons de séchage, la fermentation, le rôtissage, la moulure, la cuisson) où chaque participant peut réaliser son propre chocolat à la main. Goûts et odeurs garantis !

Construites sur des plots en bois, ces plates-formes sont ainsi surélevées du sol pour conserver un espace sec et libre de tout insecte, en complète relation avec l’environnement. Ces espaces, ouverts à tous vents et offrant des cadrages splendides sur la nature, sont toutefois protégés et reliés entre eux par une impressionnante structure de bambou, recouverte de feuilles de palmes tressées. « Nous avons été aidés par les architectes et des étudiants bénévoles pour la réalisation de cette immense toiture, nous n’aurions jamais pensé qu’il était possible de créer quelque chose d’aussi grand. En revanche, nous avons ensuite réalisé tout le reste nous-mêmes, le plancher en bois de chuncho et toutes ces découpes pour épouser au plus près les roches, la couverture en feuilles de palme que les hommes tressent depuis des générations. Ce fut un travail fastidieux mais très motivant », nous confia Bolivar. En outre, afin d’assurer un niveau de confort pour les visiteurs, un pont d’accès en bambou a été construit, ainsi que des toilettes sèches, où le compost est produit par déshydratation des éléments naturels, meilleure option dans cette région au climat très humide. Une architecture utilisant des matériaux de la nature complètement bio-dégradables et respectant les principes biodynamiques, car selon Bolivar, « l’avenir de l’architecture est dans son passé artisanal ».

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L’architecture durable, la solidarité, la collaboration, la coopération, l’autoconstruction, les matériaux locaux (feuilles de palmier, bambou, bois), l’artisanat local, le recyclage, seraient-ils finalement les clefs de la réussite de l’architecture vernaculaire ? Ces projets, pleinement inscrits dans l’ère contemporaine, s’appliquent à créer des réseaux collaboratifs où tout le monde gagne, mais sans produire de dépendances, où chaque acteur a son importance. L’architecte se place ici comme conseiller dans les processus, et les communautés prennent ainsi le pouvoir de leurs décisions, accompagnées par une assistance technique et responsable. Il est aujourd’hui très satisfaisant de voir à quel point ces communautés, pour chacun des projets, se sont appropriées les infrastructures, en leur donnant leurs utilisations spécifiques, mais également en les faisant évoluer et subir quelques modifications.

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