#08 I PE 16.06

LA MOLOCA TRAVERSE LE TEMPS

En Amazonie, nous sommes venus, invités par Céline, pour découvrir sa maison qu’elle nous décrivait comme « atypique ». Au milieu d’une importante végétation, sur pilotis, en bois locaux et ouverte sur la nature, cette superbe demeure contemporaine réinterprète tous les codes de la maloca : maison traditionnelle de la région, mais adaptée à un mode de vie occidental. C’est donc par curiosité que nous nous sommes rendus au milieu de cette Amazonie, pour comprendre ce mode d’habitat si particulier. Mais la rencontre nous apprendra bien plus de ce territoire. Partie géographique isolée, l’inaccessibilité par voie terrestre en fait une destination exotique en soi. Ici, rien ne se calcule comme sur le « continent » : les distances, les ressources locales, le temps, les transports, les modes de vie, ont leur propre langage. Chaleur étouffante, humidité, pluies tropicales, vaste étendue de jungle et insectes étranges sont le quotidien de ces habitants au rythme nonchalant. Les habitations traditionnelles -plus cabanes que maisons- justifient leur particularisme par ce contexte si singulier. S’aventurer chez notre hôte nécessitait donc au préalable de comprendre l’origine de l’habitat atypique amazonien. Aussi, nous pénétrerons sur une terre inconnue, à la rencontre d’une communauté indigène pour découvrir leurs traditions et savoir-faire. Mais, bien plus qu’un simple habitat, c’est une véritable philosophie de vie que nous partagerons quelques instants. Nous remonterons les fleuves au milieu d’une épaisse végétation pendant plusieurs heures, marcherons le double dans une forêt humide, avant d’atteindre un petit paradis terrestre. C’est sûr, l’Amazonie est un monde bien à part !

 

LA MALOCA TRADITIONNELLE

La maloca est l’habitation typique utilisée par diverses tribus amérindiennes d’Amérique du Sud. Toutes construites sur le même modèle, celles-ci possèdent plusieurs points invariants qui se retrouvent dans n’importe quelle construction :

  • Des pilotis pour se protéger à la fois de l’humidité et des prédateurs (serpents et autres reptiles)

  • Une structure et une charpente de bois, ici le bois local est le capirona

  • Une toiture en feuilles de palmes séchées

A l’intérieur, les habitants font un feu qui reste allumé en permanence afin de, en plus cuisiner, faire fuir les insectes et protéger la construction de l’assaut des termites. La fumée dégagée permet également d’imperméabiliser le toit pour une vingtaine d’années. Uniquement composées de matériaux bio-dégradables, les malocas étaient à l’origine de forme circulaire et complètement dégradables lors des déplacements nomades des populations. Au fil du temps, une structure rectangulaire s’est imposée et, les habitants se sédentarisant sur un territoire, alors que la pérenne tôle métallique a remplacé les feuilles de palmiers.

 

IL EN FAUT PEU POUR ÊTRE HEUREUX A SAN FELIPE

Après une nuit peu réparatrice à guetter les geckos et -malgré les moustiquaires aux fenêtres- s’adonner à une chasse aux insectes volants, nous partons de bon matin à travers les chemins de la dense forêt amazonienne vers une communauté reculée qui compte quelques centaines d’âmes. À sept heure, la température avoisine déjà les 30° et le taux d’humidité dépasse largement 90%. Les deux kilomètres qui nous séparent de San Felipe semblent interminables. L’humidité et les vêtements collent à la peau ; et la proximité du fleuve invite à la baignade. Si l’on ne regarde pas la couleur « maronnasse » et la -trop forte- probabilité de se retrouver nez à nez avec caïman ou anaconda, on y piquerait presque une tête. Un petit pont bien frêle enjambe un cours d’eau et nous apercevons enfin, à travers l’épaisse végétation et les grandes feuilles de bananiers, les maisons traditionnelles sur pilotis, en bois et aux toits de feuilles séchées. Une vision de carte postale dans l’inconscient collectif et une véritable réalité de l’habitat amazonien. Quelques maisons entourent la place centrale, utilisée comme espace d’activités, de sports ou de festivités par la communauté. Tout semble calme, du linge sèche sur des fils, le four commun s’apprête à s’embraser, des rondins de bois attendent d’être sciés. Les enfants approchent, intrigués à notre arrivée, tandis que les parents nous saluent amicalement. Afin d’être acceptés, des présentations avec le chef du village s’imposent.

Trois marches en bois nous mènent sur la terrasse couverte où des hamacs sont suspendus aux poutres, au milieu d’un cacophonique amoncellement d’objets non identifiés. Partie centrale de la maison, cet espace invite au rassemblement, à la détente et à la communication. C’est sur ce plancher de bois brut qui craque que nous ferons connaissance pendant de longues minutes. Pouvoir rencontrer une communauté indigène encore à mille lieux des préoccupations occidentales est une chance incroyable. Ici, pas de façade, l’ossature de bois à nue révèle tous les détails constructifs, laissant au maximum l’air circuler pour parer cette chaleur écrasante. Les maisons sont généralement constituées d’une seule pièce où toutes les activités : dormir, cuisiner, discuter ou se protéger de la pluie, se réalisent. Mais dans ce cas précis, de minces cloisons, constituées de planches verticales, ont été ajoutées, permettant de mettre la chambre à l’abri des regards. Pas de fenêtre non plus, de simples ouvertures sont réalisées lors de l’assemblage des planches de bois. Les vues sont libres, aussi bien depuis l’intérieur que l’extérieur. La charpente de bambous supporte une fine couverture mixte, constituée de tôle ondulée et de feuilles de palmier séchées assemblées par les hommes de la communauté, qui protège des intempéries. Au vu des nombreux trous dans cette mince couverture, pourtant réalisée il y a moins de dix ans, nous doutons néanmoins de la parfaite étanchéité en cas de pluies diluviennes (très fréquentes dans ces régions). En effet, par endroits, des bâches en plastique viennent calfeutrer de larges zones béantes : « Ce sont les seuls matériaux non écologiques que l’on a utilisés pour la construction, nous n’avons pas trouvé de solution satisfaisante pour le moment, nous cherchons une alternative », déplore le chef du village. Pas de sanitaire, les toilettes sont au fond du « jardin » et la douche se prend directement dans le fleuve ; ni d’électricité, les soirées se passent éclairées à la bougie et à la lampe frontale. En fond sonore, le gazouillement des oiseaux, les grillons et autres insectes, et le vent dans les feuilles des arbres : une symbiose avec cette nature que ces habitants connaissent par cœur.

Car la communauté de San Felipe est autonome. Ses habitants arrivent à subsister grâce à la nature environnante, en plus de quelques plantations ou élevages qu’ils troquent contre des denrées plus rares par des barques et bateaux de passage. Un système d’entraide communautaire semble bien fonctionner, que ce soit pour les tâches quotidiennes, pour des constructions de nouveaux habitats, ou pour la mise en place d’un système éducatif au sein même du village. La trentaine d’enfants, de 3 à 12 ans, peut ainsi être encadrée cinq jours par semaine par deux institutrices, plus bénévoles que salariées. Peuple indigène de l’Amazonie, ces hommes et ces femmes ont ainsi choisi de vivre simplement de ce que peut offrir la forêt. Acceptant les évolutions modernes et l’apport de sa culture, ils luttent en même temps insatiablement pour la préservation du patrimoine de leurs ancêtres et contre le pillage de leurs ressources naturelles, qui malheureusement se consument de jour en jour. De San Felipe, nous retiendrons cet adage philosophique :

« Il en faut peu pour être heureux, vraiment très peu pour être heureux

Il faut se satisfaire du nécessaire.

Un peu d’eau fraîche et de verdure

Que nous prodigue la nature (…)

Et tu verras que tout est résolu

Lorsque l’on se passe des choses superflues

Alors tu ne t’en fais plus.

Il en faut vraiment peu, très peu, pour être heureux. »

 

DES PROPRIETAIRES CONVAINCUS ET UN ARCHITECTE ENGAGE

C’est avec un état d’esprit similaire au sage Baloo, que Céline a décidé de s’installer dans ce coin isolé du Pérou -qu’elle a découvert quelques années plus tôt- pour fabriquer des huiles essentielles de bois de rose. Avec quelques deniers de côté, elle acquiert un terrain dans un quartier populaire de la trépidante ville d’Iquitos [3 raisons de découvrir l’Amazonie péruvienne] et commence à imaginer la maison. Au beau milieu de la jungle urbaine bétonnée, Céline et son compagnon rêvent d’une maison traditionnelle, en bois et sur pilotis, pour se sentir comme sur un bateau voguant sur l’océan vert de cette jungle amazonienne. Leur but est de n’utiliser que des matériaux issus des forêts proches, pas de béton peint aux couleurs criardes ou de tôle ondulée qui provoque un bruit infernal à chaque averse, comme il se fait partout en ville. Après une rapide esquisse, ils consultent un architecte local qui les aidera à réaliser leur beau projet.

Alberto Rios Moreno est architecte au Pérou depuis plus de vingt ans. Après des études à Los Angeles sous l’influence de grands noms tels que Franck Lloyd Wright ou Le Corbusier, il revient s’installer à Iquitos pour pratiquer une architecture engagée et responsable vis-à-vis de l’environnement unique qui l’entoure. Lors de notre entrevue autour d’un dîner, il nous expliquera sa proposition pour le développement plus pérenne de la région : « Je vais proposer aux instances gouvernementales de mettre en place un système de croissance communautaire autour d’une activité (exploitation raisonnée du bois, agriculture, traitement de l’eau, …). Ici, c’est la base de notre mode de vie. Ces communautés, réparties équitablement sur le vaste territoire amazonien, devraient être auto-suffisantes et produire un impact minime sur l’éco-système. Il faut également imaginer des moyens de transports plus doux, limiter les distances pour pouvoir se déplacer en vélo, comme en Europe du Nord. Ainsi nous pourrions réduire l’étalement urbain anarchique que l’on constate depuis de nombreuses années sur la région d’Iquitos. ». Le questionnant sur le projet particulier de Céline, celui-ci évoquera le plaisir de travailler avec les matériaux naturels : « Je ne suis pas contre le béton, en effet sa solidité n’est plus à prouver et de magnifiques constructions ont été réalisées partout dans le monde avec ce matériau. Mais construire des logements avec des matériaux naturels, comme la démarche de Céline, est très pertinente, surtout avec la croissance démographique que nous subissons actuellement ! C’est économique et écologique ». Sur la même longueur d’ondes, les propriétaires ont trouvé l’architecte qui a su comprendre leurs attentes et concevoir une maison contemporaine dans le pur respect des traditions ancestrales.

 

UNE INTERPRETATION DES CODES POUR UN CONFORT AU QUOTIDIEN

Au bout d’une rue populaire terreuse, sur une petite butte surplombant le quartier, se tient la parcelle où vivent « les français ». C’est un peu perdus que l’on nous aiguille rapidement vers la bonne maison ; ici tout le monde se connaît et s’entraide, l’esprit communautaire perdurerait presque. Une porte métallique s’ouvre sur un jardin luxuriant où, en plein milieu, trône une grande maison de bois foncé sur deux niveaux. Dès le premier coup d’œil, les codes constructifs traditionnels se révèlent. Une grande dalle de béton -seule partie, en plus des fondations et de la couverture, construite en matériau non naturel- au milieu de la végétation humide supporte les hauts poteaux de la structure apparente. Réalisée avec un autre bois que celui utilisé pour les façades, la différence de couleur apporte une composition graphique rythmée pour chacune des parois extérieures. Toute cette armature de poteaux et de poutres est ainsi réalisée en caïpirona, un bois local léger coupé, selon la tradition, hors lune nouvelle, afin d’éviter la prolifération des termites. Un étage, à plus de quatre mètres du sol, invite à lever les yeux afin de découvrir l’alignement de persiennes qui composent les façades. Chaque ouverture, calibrée au millimètre, s’ouvre intégralement vers l’extérieur créant une dynamique de façade, qui peut chaque jour être différente. Des lames de bois de tornillo composent les persiennes qui laissent passer la lumière tout en assurant de l’ombre à l’intérieur de la maison et une bonne ventilation naturelle. Avant de grimper à l’étage par le petit escalier en colimaçon, nous explorons le rez-de-chaussée composé en deux parties : « nous avons voulu créer, à l’instar des maisons traditionnelles d’Amazonie, une partie ouverte qui accueille la vie commune et une partie plus fermée, à l’abri des regards, où se trouvent les parties nuit. La partie libre au rez-de-chaussée est constituée de la grande terrasse couverte, à l’étage ce sont le séjour, la salle à manger et la cuisine que l’on a rassemblés dans un même espace sans séparation. Nous voulions ensuite une chambre et une salle de bain à l’étage dans une partie plus intime, et de même pour les deux chambres d’amis situées au rez-de-chaussée ». Les chambres sont ouvertes sur le luxuriant jardin, les fenêtres -exemptes de verre- créant des cadrages fabuleux sur l’environnement extérieur. On dormirait presque en pleine nature.

A l’étage, l’escalier mène directement sur le séjour : pas de porte d’entrée, la maison est complètement ouverte à tous vents, ce qui par ce climat, permet une aération naturelle agréable. Toutes persiennes ouvertes, à différents degrés, ondulent pour offrir une vue panoramique à 360° sur la mer végétale au loin. Comme le capitaine aux commandes de son bateau, nous contemplons l’horizon, scrutant le moindre mouvement depuis notre promontoire de bois. Un grand espace de vie invite à l’échange et au partage autour d’un repas, et de grandes parois de bois abritent les espaces intimes. Attenants à la chambre, des sanitaires et une grande salle de bain avec douche -à l’eau froide- sont installés, ce qui présente une amélioration du confort vis-à-vis des malocas traditionnelles. Au lieu d’utiliser le béton ou l’acier, comme la plupart des maisons de cette ville, Céline a pris le parti de ne construire qu’avec des matériaux naturels locaux : « Au début, on ne pensait pas construire intégralement en bois. Mais rapidement, l’envie de vivre comme sur un bateau a pris le dessus et nous avons, en plus de la structure et du plancher, utilisé aussi le bois pour les cloisons. La qualité et la diversité des bois ici est extraordinaire, tous les matériaux viennent d’exploitations locales situées à deux jours de bateau -le bois est considéré comme étant local jusqu’à vingt jours de transport sur le fleuve. Tout le travail est ainsi réalisé à la main par des artisans d’ici, rapides et compétents, directement in situ. Nous voulions une maison vernaculaire ». Et c’est réussi, en quelques mois la maison était montée et s’intègre aujourd’hui parfaitement à son environnement. Le soir venu, des lampes faites de branches ou d’osier projettent sur les murs et le sol de beaux éclats de lumière dans une nuit noire peu étoilée.

Contrairement au peuple Uros [#07 I CH 16.06] qui n’a su développer son habitat vernaculaire afin de l’adapter à des besoins contemporains, cet exemple architectural révèle la capacité de s’approprier les codes traditionnels pour proposer un logement vernaculaire adapté à un mode de vie occidentalisé. Alors, si les notions de confort ne sont pas les mêmes pour chacun, si les besoins se révèlent différents en fonction de l’origine ou de la géographie, des propositions comme celle-ci, un peu partout dans le monde, prouvent que l’on peut réinterpréter l’architecture traditionnelle et construire de manière durable dans notre société actuelle. Tout comme nous, Alberto et Céline en sont convaincus. Mais en quoi cette notion de confort peut-elle modifier l’impact sur le logement de demain ? Une question encore en suspens à laquelle nous tâcherons de répondre au fil des prochaines études.

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