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LE UROS EN 24 HEURES CHRONO

Le Titicaca, plus haut lac navigable du monde est, du haut de ses 3.800 mètres, célèbre pour abriter de nombreuses îles flottantes, appelées aussi les Uros, en référence au peuple qui y vivait jusqu’au XXème siècle. D’origine Aymara, ces tribus ont entamé leur existence flottante il y a plusieurs siècles afin de se protéger des agressions des peuples extérieurs. Si ces terres insulaires sont, en majorité, outrageusement touristiques, où des reconstitutions des modes de vie sont orchestrées pour divertir le spectateur -et les maisons transformées en magasins à souvenirs-, quelques-unes conservent néanmoins leurs traditions. Et, aujourd’hui plusieurs centaines de personnes vivent encore, de manière très précaire, sur ces îles uniques au monde. Cet incroyable contexte d’habiter le lac a ainsi intrigué notre curiosité et c’est avec un enthousiasme non dissimulé que nous partons nous immerger dans une culture aux antipodes de la nôtre. Nous louons donc les services d’un bateau privé -unique moyen d’atteindre notre but- qui, à travers un labyrinthe de chenaux étroits, nous mène à ces îles de roseaux, plus éloignées mais aussi bien plus authentiques : les îles Balseros Unos Titino Nativo.

 

JAMAIS SANS MON TOTORA

A 8h00, bien emmitouflés sous plusieurs couches de vêtements, nous attendons avec impatience sur le quai de béton notre guide-pécheur qui se fait désirer. C’est près de 50 minutes plus tard que Ricen nous embarque dans son frêle bateau bleu pour une traversée de plus d’une heure vers les îles Uros. L’eau est glaciale, le vent est frais mais les premiers rayons du soleil dévoilent la beauté des paysages de ce lac à plus de 3.800 mètres d’altitude. Sur le chemin, le petit détour par la réserve de totoras, qui s’étend sur plusieurs centaines d’hectares, permet d’appréhender de loin l’île sur laquelle nous allons passer 24 heures. Avec l’aide d’une longue gigue, Ricen déplace paisiblement la barque à travers les hauts roseaux sur ces eaux peu profondes. Cette plante, indissociable du lac Titicaca et de la vie de ses habitants, se régénère de manière très rapide, poussant pendant une année avant de pouvoir être coupée et utilisée sous diverses manières. En partie comestible, ces roseaux servent ainsi à réaliser maisons, bateaux et artisanat local.

Progressant lentement vers l’île Uros, nous commençons petit à petit à distinguer ces habitations si caractéristiques que nous sommes venus étudier. Il s’agit ici d’une vraie île flottante, loin des reconstitutions pour touristes, où vivent une vingtaine de personnes, réparties en cinq familles. Après discussion, Antonio, le chef de la communauté Unos Titino Nativo accepte notre visite et nous posons enfin les pieds sur le sol – ou plutôt, l’épaisse couche de roseaux- ferme. Passées les formules de politesse, Antonio nous explique, étape par étape, le principe de construction de l’île qu’il a lui-même fabriquée, avec l’aide de ses cinq fils. Composée de plusieurs couches de totora, disposées perpendiculairement les unes les autres, l’île flotte grâce à un système de gros blocs (mélange de terre-racine-tourbe) de 6 à 7 mètres de profondeur, semblable à un grand radeau. Arrimée au fond de l’eau à l’aide de onze points d’ancrage en bois d’eucalyptus, cette plate-forme évite ainsi de dériver avec le courant. Les couches de roseaux sont sans cesse complétées en surface à mesure que les couches inférieures pourrissent ; le sol reste ainsi toujours souple et élastique. Rapidement, la théorie laisse place à la pratique, car après 15 jours, le plancher de roseaux jaunis a bien diminué d’épaisseur et il faut maintenant recouvrir la totalité de l’île d’au moins trente centimètres de totora fraîchement coupés. Plusieurs dizaines de kilos de tiges vertes sont ainsi stockées, flottant sur l’eau à quelques mètres de l’île, n’attendant plus que quelques paires de bras pour être déplacées. C’est ainsi que tous les hommes de la communauté, à l’unisson, rassemblent force et technique pour tirer les fagots de totora et constituer, en deux jours, un nouveau plancher. Afin d’aplanir le sol, Antonio précisera que « demain ils joueront ensemble au volley ou au rugby pour tasser ces roseaux ».

 

UNE COMMUNAUTE AUTO-SUFFISANTE

Sur cette île, Antonio vit avec sa femme, ses cinq fils et leurs épouses, ainsi que ses deux petites-filles. Avec près de vingt personnes, la communauté est ici une affaire de famille où la hiérarchie pyramidale est respectée. Bien que les hommes ont quelque peu perdu leurs traditions vestimentaires, troquant les chemises brodées pour des sweat-shirts, ou les chapeaux pour des casquettes ; les femmes quant à elles revêtent toujours et à tout moment, de belles tenues traditionnelles, aux couleurs chatoyantes. Leurs longs cheveux tressés sont regroupés par de jolis pompons « Pocachas », symbolisant le mariage. Entre eux, ce n’est pas en Espagnol mais en Aymara qu’ils dialoguent, la langue de leurs ancêtres qu’ils sont fiers de transmettre aux nouvelles générations. Si les enfants se rendent tous les matins à l’école flottante, naviguant seuls pendant 30 minutes sur les eaux glaciales, le quotidien des Uros reste néanmoins préhistorique : chaque jour, les hommes partent à la pêche et à la chasse pour nourrir leur tribu, les femmes s’activent ensuite autour de leurs marmites en céramique pour préparer la soupe. Le reste du temps est consacré à la réparation des filets de pêche, à la préparation de la poudre pour la carabine, au tissage ou au tressage du totora pour proposer quelques objets d’artisanat qu’ils revendront aux touristes. Aussi, le troc représente la principale monnaie d’échange : « nous échangeons les truites dont nous n’avons pas besoin contre des pommes de terre, des céréales ou quelques légumes lorsque nous nous déplaçons sur le continent, une fois par semaine » nous confie Paco, le fils aîné d’Antonio, lors de la sortie matinale pour relever les filets. La pêche sera bonne, près de soixante poissons se sont pris dans la centaine de mètres du filet posé la veille.

Bien qu’elle possède, aujourd’hui, des barques à moteur permettant des déplacements plus rapides, chaque année, la communauté Uros construit le bateau traditionnel du lac Titicaca. Des milliers de tiges de totora, séchées au soleil pendant deux semaines, entourent des centaines de bouteilles plastique vides qui serviront de flotteur au bateau, en prenant une forme très particulière, semblable à un drakkar. D’une durée éphémère car les roseaux finissent par pourrir, la construction du « Mercedes Benz » comme ils le surnomment en rigolant, nécessite chaque année pas moins de cinq personnes pendant deux jours. Un travail fastidieux, une technique ancestrale, et une dimension écologique puisque Antonio nous explique : « Nous recyclons les bouteilles plastique que nous trouvons sur le lac, ainsi nous participons à la protection de notre environnement naturel tout en donnant une utilité à ces déchets. Grâce à eux, nous pouvons nous déplacer à moindre coût ». L’embarcation de plusieurs kilos se manœuvre uniquement à la rame, et les hommes, avec une dextérité inégalée, la déplace lentement sur les eaux peu profondes afin de ne pas effrayer les animaux à chasser. Et comme ici, tout s’effectue en bateau, des déplacements quotidiens à la chasse, des lessives aux petits besoins, les enfants, dès le plus jeune âge, savent manier les barques avec adresse. Si le totora est utilisé pour la construction des bateaux, de la plate-forme flottante ou des objets artisanaux, il est surtout employé pour la construction de cet habitat atypique que nous sommes venus étudier.

 

DU TOTORA DE HAUT EN BAS

Comme dans toute civilisation, sur l’île Uros, à chaque famille, sa maison. Cinq petites habitations sont donc disposées en périphérie de la plate-forme flottante, laissant une place centrale pour se réunir et partager repas et discussions. Une hutte de roseaux, plus petite, est uniquement dédiée à la cuisine commune où une grande pierre est positionnée sous le poêle afin d’éviter tout risque d’incendies. D’une forme rectangulaire, elles sont toutes constituées de la même façon, seule la forme du toit varie en fonction des goûts de la famille. De composition très simple, quatre murs et un toit, tout est réalisé avec le matériaux local : le totora. La structure légère en bois -matériau acheté sur le continent- permet de venir fixer les panneaux de roseaux, préalablement séchés et assemblés entre eux à l’aide d’une corde synthétique (plus solide que les fibres de totora tressées utilisées auparavant). C’est ainsi que toute la communauté travaille pendant deux jours pour réaliser une maison. Peu pérenne, celle-ci devra être reconstruite tous les six mois à cause de l’humidité ambiante qui fait pourrir les roseaux. Toutefois, pour limiter la remontée des eaux et isoler les maisons du lac, celles-ci sont implantées sur une épaisse couche (50 cm) de totora supplémentaire, en guise de plancher. C’est ainsi que, devant régulièrement renouveler les couches de ce socle, les maisons sont légères et facilement transportables, leur permettant de changer de place rapidement. « Ainsi va notre quotidien, nous déplaçons régulièrement et à tour de rôle notre maison. Tout le monde vient aider à vider les affaires et à porter la maison. Ensuite, nous ajoutons des couches de totora frais, puis nous remettons la maison à sa place. » nous explique Antonio après que l’un des habitats ait été surélevé de quelques centimètres. Si la manipulation est rapide, c’est que les maisons sont pratiquement dépourvues de meubles. Une unique pièce sert à la fois de chambre, de séjour et de cuisine. Les affaires personnelles sont stockées dans un coin, le couteau de cuisine est fiché dans un mur entre deux tiges de totora, le matelas du lit consiste en une simple couche de roseaux : bancal et peu confortable, les nuits sont rudes ! Il n’y a pas de toilettes, pas de douches, pas d’eau courante, c’est l’eau du lac, prélevée directement au bord de l’île, qui est utilisée pour se laver, cuisiner, faire la vaisselle ou la lessive ! Il n’y a pas non plus d’isolation, pas de chauffage, et l’électricité distribuée par des panneaux solaires (financés par l’Union Européenne) se résume uniquement à un éclairage sommaire pour la nuit. Habitat très rudimentaire mais complètement vernaculaire !

 

UNE IMMERSION EPROUVANTE

A 17h00, la nuit tombe, entraînant une chute brutale de la température, et nous enfilons quelques couches de vêtements en plus. Notre chambre pour la nuit se prépare rapidement, Antonio et sa femme nous libérant une petite maison qu’ils déplacent au centre de l’île. Ainsi nous aurons -selon lui- un peu moins froid. Pour se réchauffer, nous avalerons un peu de soupe et de poisson frit avant de filer sous les couvertures tout habillés. Le froid glacial à l’extérieur n’incite pas à partager un moment convivial sur la place centrale. Le feu étant simplement prohibé sur cette île de roseaux, impossible de créer une source de chaleur pour tenter de se réchauffer et chacun se réfugie rapidement chez soi. Bien que la frêle porte de bois évite aux courants d’air glacials de pénétrer à l’intérieur de l’habitation, cette dernière n’étant pas isolée, nous sommes frigorifiés. Dehors, comme à l’intérieur, les températures passent en négatif. La nuit est compliquée et nous sommes soulagés quand les premiers rayons du soleil percent à travers les interstices de la toiture de totora. Dehors, un film blanchâtre recouvre les verts roseaux. La couche de gel disparaîtra rapidement mais ces conditions de vie très rudes nous ont marqué. Au cours d’une conversation avec la jeune China au moment du petit déjeuner, nous la questionnons sur son mode de vie. Avec son plus beau sourire, elle assure qu’elle ne manque de rien : « Bien qu’il fasse très froid, je sais que ma vie c’est d’être ici. Grâce au collège, je rencontre toutes les semaines des camarades qui vivent sur le continent, dans une maison bien plus confortable (en adobe, avec les sanitaires, l’eau, et parfois même un système de chauffage), mais cette vie ne m’intéresse pas. J’aime vivre près de toute ma famille, j’aime aller pêcher, j’aime me promener sur mon bateau, j’aime recevoir des amis comme vous pour discuter ». C’est sur ces belles paroles, et sur un profond respect pour ce peuple vivant très chichement au plus près de la nature, des traditions ancestrales et des techniques vernaculaires, que nous quittons l’île et la communauté Unos Titino Nativo.

C’est donc loin du tourisme que ce peuple, empli de simplicité et de bienveillance, continue de vivre en symbiose avec leur environnement. Bien que les matériaux utilisés soient exclusivement naturels et issus du site, les carences de confort, face à un extérieur hostile, se révèlent peu adaptées à un mode de vie contemporain. Manque de moyens, de volonté ou de savoirs, nous ne le saurons pas très bien, mais les habitants des Uros continuent de perpétuer leurs traditions sans chercher à faire évoluer, voire à pérenniser leur habitat. « Nous avons toujours vécu comme cela, nul besoin de changer les choses. Et puis si l’on commence à isoler ou apporter l’eau courante, la maison ne sera plus si facilement déplaçable. Ça ne sera plus aussi naturel qu’aujourd’hui, alors nous nous contentons du nécessaire ».

Premier et bel exemple de la ferveur d’une communauté à vouloir continuer à habiter au XXIème siècle, de manière si rustique, en relation intime avec l’eau. Ici, le vernaculaire n’est pas une image pour divertir le touriste mais une belle réalité. « Nous ne mentons pas sur notre mode de vie particulier », ajoutera Antonio. Pourtant, sans pousser à la disparition de cette architecture traditionnelle, des améliorations, minimes et légères, pourraient être envisagées afin de permettre à cette île et l’habitat qui la caractérise une plus grande durée de vie, ou une meilleure réponse aux conditions climatiques. La question serait à creuser, mais pour le moment, dans trente ans, il faudra tout recommencer. A l’instar du peuple Mapuche et ses constructions de paille ou de bois [voir l’article], il faut, dans cet exemple architectural, souligner surtout la pertinence des matériaux utilisés, l’absence d’empreinte écologique sur le territoire, et la capacité de ce peuple à vivre ensemble.

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