#06 I BO 16.05

EN TERRE INCONNUE CHEZ LES CHIPAYAS

L’altiplano, au cœur de la cordillère des Andes, est un vaste territoire d’altitude qui s’étend sur plus de 1.500 km de long à travers quatre pays : l’Argentine, la Bolivie, le Pérou et le Chili. La majeure partie de ces hautes terres inhospitalières se situe en Bolivie, où les habitants, privés de l’accès à la mer, bravent des conditions climatiques parmi les plus hostiles de la planète. C’est dans ce désert aride et sablonneux où la végétation peine à pousser, à plus de 4.000 mètres d’altitude, que nous partons à la rencontre du peuple des Chipayas, au nord du Salar de Coipasa. Ici, la terre est sèche, exposée aux vents, aux froids nocturnes, souvent brûlée par le soleil et surtout salée. Pourtant, grâce à un système d’irrigation complexe mais ingénieux, et une culture qui subsiste depuis plusieurs siècles, les Chipayas réussissent à vivre ensemble, de manière traditionnelle, sur la terre de leurs ancêtres.

 

LES URUS-CHIPAYAS, L’INGENIOSITÉ FACE A L’ADVERSITÉ

Au pied du volcan Sabaya, où le sable du désert de Carangas se mélange au sel des salines de Coipasa, les Chiapayas vivent depuis des siècles en quasi autarcie. Culture aujourd’hui bien vivante, elle est pourtant en voie d’extinction. Considéré comme le plus ancien de la cordillère des Andes, ce peuple millénaire descendant des Urus, ne compte plus que quelques centaines de membres aujourd’hui (alors qu’il représentait l’un des peuples les plus importants de la région il y a cinq siècles), mais perpétue encore avec ferveur les traditions ancestrales. Si la végétation rase et aride, le sel, le froid, l’altitude ou encore le manque d’eau n’ont pas parvenu à décourager ces habitants, ces derniers ont au contraire, redoublé d’ingéniosité pour parvenir à survivre dans ces conditions précaires. Secret qu’ils se transmettent depuis des générations, grâce à un système de digues et de canaux, les Chipayas sont passés maîtres dans la maîtrise de l’eau, qu’ils dessalent pour la rendre consommable. Détournant le cours de la rivière, construisant des ingénieux barrages en paille tressée, creusant des ravins ou érigeant des digues, ils purifient ainsi une eau salée afin d’irriguer les cultures ou désaltérer le bétail.

PANORAMA-Chipaya

A travers le temps, les Chipayas ont maintenu leur propre langue : le Puquina ; leur cosmovision propre, où les éléments de la nature sont chaque jour remerciés pour leur générosité ; leurs propres légendes, rites et cultes ; une organisation communautaire et une hiérarchie spécifique, où les échanges intergénérationnels prédominent dans la transmission de l’identité culturelle ; et leur organisation architecturale unique. Aujourd’hui, le peuple des Urus-Chipayas est à un tournant de son histoire. Longtemps déconsidéré et oublié, il peut, depuis l’élection du président indien Evo Morales, s’exprimer librement, vivre au grand jour sa culture ancestrale, et assumer avec fierté son identité.

 

RENDEZ-VOUS EN TERRE HOSTILE

Cette terre isolée nous intrigue, cette culture tellement loin de notre quotidien nous interroge, cette architecture atypique nous appelle. Une belle ligne droite grisonnante se détache d’un paysage triste et désolé, nous avançons sur les hauteurs des plaines boliviennes où la ligne d’horizon est stoppée par de hautes montagnes enneigée. Mais rapidement, le bel asphalte fait place à une piste terreuse et plus de deux heures seront nécessaires pour atteindre notre destination finale. Après avoir traversé deux paisibles villages battus par les vents, enjambé grâce à un nouveau pont la rivière Lauca -qui s’assèche d’année en année- nous apercevons au loin, tel un mirage dans ce désert sans vie, un hameau habité où se dessinent de petites constructions bien étranges, éparpillées ça et là. Le village poussiéreux de Santa Ana Chipaya semble tout droit sortir d’un western de Clint Eastood. Près de 1.200 âmes vivent ici, pourtant nous traversons des ruelles désertes où les maisons paraissent abandonnées. Le territoire est organisé en forme concentrique : au centre, se trouve la zone où se développent les quelques activités : place du village, centre communautaire, école, église, terrain de sport et deux échoppes de première nécessité. Autour s’organisent des rues terreuses et chaotiques où s’alignent des maisons de terre qui, pour la plupart, menacent de s’écrouler. Plus loin, des zones de pâturage, de culture, et les logements ruraux si caractéristiques que nous sommes venus étudier. Nous trouvons un stationnement sur la place centrale sans aucun mal puisque nous sommes le seul véhicule dans le village. Quelques têtes intriguées sortent par l’entrebâillement des portes pour nous saluer, et un vieillard s’aventure vers notre maison roulante, la défigurant telle un ovni. Une discussion s’entame sur l’étrange mode de vie de chacun. Soudain, une cloche sonne, c’est la sortie des classes et une effervescence inattendue anime les lieux. L’école représente pour ce village la structure principale de la communauté où tout s’enseigne : l’écriture, la musique, les mathématiques, mais également la religion, le Puquina et les traditions ancestrales. Des enfants de tous âges en uniforme, impressionnés, approchent timidement, suivis par leurs professeurs.

Renano Maman Felipe et Victoria, deux enseignants au collège, nous accueillent avec générosité, vêtus de leurs habits traditionnels confectionnés en laine de lama. Pantalons, tuniques, ponchos, chemises et vestes de couleurs sombres sont superposés pour résister au froid sec de l’altiplano. Si Renano porte un bonnet de couleurs vives couvrant ses oreilles surmonté d’un élégant chapeau blanc, Victoria, elle, protège ses cheveux tressés de soixante petites nattes par un cône de laine sombre, dont la forme laisse à penser à leur habitat. Les visages sont marqués par le soleil et l’aridité, les yeux sont plissés par la luminosité, et la fierté se lit dans les sourires. Ces professeurs, sous l’impulsion du directeur du collège Froilan Quispes, enseignent et perpétuent aux élèves, jours après jours, tous les savoir-faire ancestraux afin de pérenniser les traditions si chères au peuple Chipayas. Des méthodes de tissage à l’élevage des lamas, en passant par l’agriculture ou les techniques de constructions de l’habitat ancestral. Nous voyant forts intéressés par ces habitats atypiques, Renano nous invite à visiter celui qu’il a construit il y a quelques années, dans le pur respect des techniques traditionnelles de ses ancêtres.

 

UN HABITAT SOMMAIRE MAIS FONCTIONNEL

Ces maisons, uniques et typiques de Bolivie, sont constituées de deux entités circulaires érigées côte à côte. Appelées « Putukus », ces huttes coniques sont constituées des matériaux issus du site : les briques d’adobe sont composées de la terre prélevée à même le sol à laquelle est mélangée la paille de quinoa cultivé par les Chipayas, les branches de Thola structurelles et la paille pour le toit sont issues de la région, la laine d’assemblage vient des moutons et lamas qu’ils élèvent. Chaque construction représente une dure labeur, entre la fabrication des briques de terre, la récolte des branches de quinoa et le tressage de la laine, et nécessite pas moins de quatre mois de travaux (temps de séchage des matériaux compris) et quatre mains. La structure initiale, invisible depuis l’extérieur, est constituée d’une maille rigide où s’entremêle branches de Thola et boue (la « tepe ») qui assurent résistance et force à l’édifice. Cette base, de quatre à six mètres de diamètre, permet d’ériger les murs circulaires en adobe, sans aucune fenêtres, limitant ainsi au maximum l’érosion par le fort vent d’Ouest. Chaque « paire de maisons » présente une particularité bien distincte : la première maison, plus grande, possède un toit de paille, quand la seconde n’a pas de toit à proprement parler mais un cône en adobe qui s’élève jusqu’au sommet. Comme toutes les Putukus, une seule petite porte en bois de cactus, toujours orientée vers l’Est pour faire face au lever du soleil, permet l’arrivée de la lumière naturelle.

Suivant Renano, nous pénétrons à l’intérieur de la maison principale au toit de paille. Il faut se baisser pour ne pas se cogner la tête dans le linteau en bois : habitants des hauts plateaux, les Chipayas sont bien plus petits que nous autres Européens. Dans cette pièce unique, la complexité de la structure apparaît, dévoilant en partie supérieure l’armature tressée, où les éléments sont assemblés rigidement avec la laine de lama. Sur ces branchages viennent se déposer une couche de terre puis la paille, qui assure l’étanchéité (à l’air, mais moins à l’eau) du toit. En partie basse, les briques d’adobe sont recouvertes de torchis, donnant un aspect moins rugueux à l’espace de vie. Cet intérieur représente la partie « nuit », sol en terre et aucun meubles, une famille entière vit dans cet espace exiguë et rudimentaire et dort par terre sur des peaux de lamas. Juste à côté, à l’intérieur de la plus petite maison en forme de cône, se trouve un foyer en pierre, où des jarres sont entreposées. Ici la femme Chipayas prépare à même le sol, pommes de terre et viande de mouton, ou mouds la quinoa pour en faire de la farine. Servant de cuisine à la famille en période de pluie (faits extrêmement rares dans cette partie du globe), cette maison permet également de stocker temporairement les cultures. En effet, la structure conique et l’assemblage de briques d’adobe ne laisse aucune chance à la pluie de pénétrer à l’intérieur de cette habitation. Seul un micro trou au sommet permet à la fumée de s’échapper lors de la cuisson des aliments.

De fonctions et de formes différentes, mais pour autant complémentaires, ces deux types d’habitations sont toujours construites par paire. Il est ainsi relativement aisé de distinguer chaque propriété dans le grand paysage. A l’écart du centre, nous nous approchons donc de plusieurs d’entre elles. Mais force est de constater que beaucoup de ces habitations sont désormais à l’abandon, délaissées au profit d’une maison plus traditionnelle et confortable au cœur du village. Aujourd’hui ce sont surtout les personnes âgées qui y vivent encore, toujours attachées aux murs des Putukus qui ont abrité leurs vies. Ces dernières sont restées tandis que leurs enfants ont quitté la campagne pour se rapprocher du centre. Apport bénéfique de l’ère moderne, les maisons encore habités se dotent maintenant de panneaux solaire, très efficaces pour apporter un peu de lumière à l’intérieur de l’habitat à la nuit tombée. Pour la communauté Chipayas, il est aujourd’hui urgent de pérenniser leur mode d’habiter et de perpétuer aux nouvelles générations les techniques de construction, si caractéristiques, de ces Putukus. Grâce au système éducatif, le processus est en marche.

 

VERS UNE MODERNITE EN DEMI-TEINTE

Joyaux du pays, ces habitats sont devenus des emblèmes pour la Bolivie, en harmonie autant avec le contexte qu’avec les familles qu’elles abritaient. Ils représentent à eux seuls une pièce entière du puzzle paysagé dans lequel ils se sont intégrés. Encore épargnés par le tourisme car géographiquement éloignés des circuits proposés, les Chipayas n’avaient pas vu de gringos depuis plus de quatre ans. Mais aujourd’hui, fiers de leurs traditions qu’ils s’échinent à perpétuer auprès de la nouvelle génération, les Chipayas veulent faire parler d’eux. Ils sont ainsi heureux que des personnes viennent spontanément découvrir leurs coutumes. Aussi, la communauté nous explique qu’elle est actuellement en train de développer un projet éco-touristique pour présenter aux étrangers de passage leur mode de vie (reconstitution des activités, séjour chez l’habitant, vente d’artisanat). Les Chipayas ont bien conscience que l’apport du tourisme, à petite échelle comme ils le précisent, peut mettre en lumière leurs coutumes, sans pour autant altérer leurs conditions de vie ancestrales. Si ce peuple reste assez hermétique aux évolutions de la Bolivie qui se développe au rythme d’une croissance effrénée, le confort moderne rentre toutefois peu à peu dans leurs mœurs. Alors ils tentent de s’adapter et de proposer de nouvelles structures, qui reprennent les codes constructifs d’antan, pour répondre à des besoins toujours plus contemporains. La forme reste mais des fenêtres apparaissent sur les murs pour gagner de la luminosité à l’intérieur du logement ; la brique remplace la terre, plus rapide à mettre en œuvre ; le toit devient une tôle plus isolante ; libéré des contraintes dimensionnelles des branchages de Thola, le diamètre s’élargit et permet d’accueillir de plus grandes familles.

Moins vernaculaires mais plus performantes, essentiellement pour une question de rapidité d’exécution et de réponse aux nouveaux besoins, ces nouvelles propositions sont moins convaincantes, un peu pastiche. Renano le déplore et se lance, avec l’aide de ses collègues, dans un combat pour réhabiliter les techniques ancestrales et l’utilisation des matériaux in situ. Et la pérennité d’un tel projet est assurée par une nouvelle génération qui compte bien retourner aux sources des traditions constructives et renforcer les liens communautaires qui unissent entre eux les Chipayas.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *