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LES PALAFITOS DE CASTRO

Une trentaine de minutes de traversée en ferry permettent de relier le continent chilien pour rejoindre la première ville de l’île de Chiloé. En réalité, Chiloé est un archipel constitué d’une quarantaine d’îles, dont la principale : la Grande île de Chiloé est la plus peuplée de tous ces îlots perdus au milieu du Pacifique. Ces petites îles, éparpillées dans l’océan seraient, selon la légende, issues du combat entre le serpent de la terre (Ten-Ten Vilu) et celui de la mer (Cai-Cai Vilu). Les embruns et le vent accompagnent le trajet et témoignent l’insularité de ces terres si particulières, énigmatiques. Fjords calmes, eaux tumultueuses du Pacifique, grandes étendues vertes et bleues à perte de vue, églises et maisons en bardeaux colorés : l’île rappelle les paysages Scandinaves, Irlandais, ou même Finistériens.

Fraîchement débarqués, une seule route s’offre à nous pour traverser les 120 km de l’île. Parcourant un paysage vallonné et bucolique, traversant des forêts humides aux faux airs de contes féeriques, côtoyant de petites fermes entourées de prairies fleuries, ou longeant les eaux glaciales et déchaînées du Pacifique remplies d’histoires mythologiques, nous progressons lentement sur ce territoire à l’atmosphère inattendue. Pas besoin d’artifices, Chiloé est belle au naturel, possède un charme inné, un quelque chose indéfinissable qui rend un lieu si unique auquel on s’attache.

 

DES TRADITIONS ET UNE ARCHITECTURE SINGULIERE

Cette petite perle insulaire offre un bon bol d’air marin, des légendes et des paysages photogéniques, de la gastronomie hors du commun, des habitants à forte personnalité, ou encore une architecture traditionnelle et atypique (Voir l’article) avec de petits villages au charme pittoresque intemporel, des églises ou des maisons colorées revêtues d’ écailles de bois. Territoire de mémoires, de coutumes et de traditions fortement ancrées dans la culture chilote, s’est constituée en ce lieu unique, une société locale en marge de l’identité nationale chilienne. Si cette forte identité culturelle tient évidemment à l’isolement insulaire, la marginalité du territoire s’explique aussi par un désintéressement politique envers les traditions chilotes. Avec un mode de vie étroitement lié à la mer et à la terre, aux caractéristiques du milieu naturel et des ressources locales, une véritable culture autour du bois s’est développée. Cette architecture du bois correspond à une tradition de travail des habitants, à une adaptation créative aux matériaux disponibles et à l’environnement naturel. Bien que la plupart des constructions de l’île restent encore « éphémères » car elles demeurent très exposées aux intempéries, aux incendies, au travail des insectes, ou aux catastrophes naturelles (tsunamis), celles-ci sont toujours construites suivant les mêmes techniques et savoir-faire, et utilisant les matériaux disponibles localement. Une architecture traditionnelle vernaculaire conçue sans architectes, sans différences entre l’urbain et le rural.

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C’est ainsi que nous arrivons rapidement dans la bruyante et animée ville de Castro, capitale de l’archipel. Pas de transition avec les paysages alentours, nous retrouvons les mêmes constructions de bois dans la ville que celles observées dans les campagnes. Réunissant tous les particularismes de l’île, cette ville a su conserver son caractère local traditionnel, en ajoutant, depuis quelques années, avec plus ou moins bon goût, un peu de modernité. Seuls le trafic, les klaxons, quelques bâtiments en béton, et les hordes de touristes nous laisseront à penser que nous sommes bien arrivés à destination. Castro est réputée pour ses typiques palafitos colorés, maisons en bois construites sur pilotis au bord des estuaires aux eaux sombres de la ville. Notre parcours sur les routes de la Panaméricaine nous amène maintenant à venir étudier ces constructions identitaires qui constituent aujourd’hui, le patrimoine architectonique, non pas uniquement de la ville de Castro, mais bien de l’archipel tout entier.

 

DES CONSTRUCTIONS INDENTITAIRES

Installée dans une petite crique protégée, la capitale historique de l’archipel de Chiloé réunit des styles d’architecture différents dont ses singuliers palafitos. Des quartiers entiers, situés aux extrémités nord et sud de la ville, sont constitués de ces magnifiques maisons traditionnelles, en bois et en tôle, peintes de couleurs très vives. De la rue, le palafitos ressemble à n’importe quelle maison : simple petite maison de ville, à la façade colorée, où les bardeaux de bois s’empilent comme des écailles de poissons ; mais c’est à l’arrière, « côté mer », que l’intérêt du palafitos prend tout son sens : la maison, bâtie sur pilotis, surplombe la rivière Gamboa et le fjord en ouvrant sa plus belle façade sur l’eau. A marée basse, des bateaux échoués sur le sable attendent sagement au pied des pilotis que l’eau remonte et les maisons trônent fièrement sur leurs grandes échasses. A marée haute, les bateaux de pêcheurs dansent au plus près des maisons qui se reflètent dans les eaux sombres. Juxtaposées le long de la côte, ces maisons sur pilotis offrent une composition hétérogène très harmonieuse, où la lumière fait vibrer toutes les gaies couleurs des murs en bardeaux. Ici, l’harmonie entre l’architecture et son environnement est d’une extraordinaire justesse.

Architecture singulière, aujourd’hui classée monument historique, les palafitos de Castro sont à l’origine des petites habitations en bois édifiées spontanément, dans les années 1930-1940, par des populations à faibles revenus, pour vivre à la fois de la pêche et d’une activité agricole. Installées sur des terrains du bord de mer inoccupés et délaissés, car trop exposés aux intempéries, ces constructions répondent, formellement et structurellement, à une solution habitable déjà utilisée par de nombreux peuples localisés dans des zones maritimes ou lacustres : sur pilotis pour s’isoler du sol humide. Ce type de construction est donc une évidence pour cette région, et plusieurs pilotis de bois supportent ainsi le plan sur lequel s’installent les maisons. Limite entre la terre et la mer, la particularité des palafitos réside en leur double accessibilité : par la terre, c’est le lieu de l’urbain et l’espace agricole ; par l’eau, c’est le lieu de pêche, du ramassage des fruits de mer, et de la communication avec les autres îles.

 

DE LA MARGINALISATION D’UN QUARTIER A LA CONSERVATION D’UN PATRIMOINE CULTUREL

Populations à faibles revenus, habitations de construction précaire, sites à risques, inexistence de titres de propriété, quartiers sans liens avec la ville du plateau, ventes illégales d’alcool, prostitution, etc… les quartiers de palafitos réunissent rapidement tous les ingrédients de la marginalité chilote. Fortement touchés par le tremblement de terre et le tsunami de 1960, ces quartiers ne seront pas pour autant abandonnés, et les habitants reconstruiront rapidement de nouvelles maisons sur l’eau, mêmes sites, mêmes techniques. Le coup d’État au Chili et l’arrivée de la dictature militaire de Pinochet rendent encore plus pauvres les habitants de ces quartiers : chômage généralisé, insalubrité et délinquance deviennent le quotidien de ces parties de ville, devenues infréquentables. Un contraste se creuse alors entre la beauté des paysages du bord de mer et le délabrement matériel et social des palafitos. Les autorités tentent de déloger ces habitants pour « raser » les quartiers « malsains ». La naturelle résistance à l’expulsion de ces populations est progressivement accompagnée par un mouvement de défense de l’architecture de ces palafitos en tant que patrimoine culturel de la ville. Au début des années 1980, après le succès de ce front contre la politique de dictature militaire, l’État comprend l’intérêt de ce patrimoine et accorde une aide financière publique afin d’envisager un projet d’amélioration de ces habitats et d’assainissement de l’environnement. Sans avoir de moyens financiers à mobiliser, les familles voient ainsi leurs maisons embellies, certaines élargies, les pilotis renforcés, la rue de desserte terrestre améliorée. Ne faisant qu’approuver les décisions prises par les autorités locales, ces habitants n’ont cependant pas les moyens financiers d’assurer l’entretien futur de ces maisons sur pilotis. Aussi, les quelques travaux laissés à leur charge (relier la maison au réseau de tout-à-l’égout) ne sont toujours pas réalisés et l’on peut encore voir les eaux usées continuer à se déverser dans l’eau et sur la plage.

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Aujourd’hui patrimoine culturel protégé, le palafitos de Castro est une architecture propre à ce territoire maritime. Si les conditions géographiques ont façonné la forme architecturale, les conditions culturelles ont également apporté une réponse architectonique. Ne pouvant plus assurer leur entretien, de nombreux habitants ont préféré, depuis une dizaine d’années, quitter ces constructions traditionnelles. Ces maisons flottantes ont été vendues à prix fort au moment où ont commencé à s’installer des locaux dirigés vers le tourisme, restaurants et divers types de logements. Un nouveau visage de ces quartiers se dessine alors : les palafitos se modernisent, s’assainissent, se décorent, s’agrandissent, respectant plus ou moins l’architectonique originelle des lieux… Les populations changent, les quartiers perdent leurs âmes populaires, les traditions évoluent, l’identité se perd, le patrimoine architectural, social et culturel s’appauvrit…

 

LES PALAFITOS COMME RESSOURCE PATRIMONIALE

Sans titres de propriété officiels, les quelques dizaines de « propriétaires illégaux » toujours présents, sont fortement attachés à leurs lieux de vie, leurs traditions, et vivent encore de la pêche. Aujourd’hui, ils s’indignent du sort qui leur est réservé et de la transformation de leur cadre de vie. « Dans ce quartier, personne ne possède les documents de propriété alors que chacun a construit sa maison de ses propres mains. Tous les habitants espèrent que les ventes des palafitos à de richissimes groupes immobiliers vont cesser, les quartiers perdant progressivement leurs traditions et leurs âmes. », pouvons nous lire sur les petites maisons encore habitées par des pêcheurs. Si aujourd’hui une centaine de ces maisons en bois sur pilotis sont actuellement recensées sur les cadastres, beaucoup n’ont cependant pas de propriétaires officiels. Un projet de loi est en cours afin de permettre de régulariser la propriété de ces palafitos auprès des populations de pêcheurs et de réaffirmer une identité culturelle à ces lieux si particuliers.

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Territoire possédant une architecture patrimoniale propre et unique au lieu et à la communauté qui y habite, il est devenu, impératif de le conserver pour que celui-ci puisse perdurer. En effet, les habitants commencent à prendre conscience de l’intérêt à préserver leur propre culture et portent, petit à petit, un autre regard sur leur architecture traditionnelle. Cette prise de conscience collective réveille les envies de transformation de ces maisons, dont les modifications architecturales sont maintenant réglementées. Au-delà d’une identité sociale des quartiers à protéger, les palafitos doivent être montrés, non plus comme un patrimoine figé du passé, mais comme un patrimoine tourné vers le futur. Utiliser ce riche patrimoine architectural, le préserver et le valoriser, le transformer, pour l’intégrer dans un patrimoine contemporain d’aujourd’hui et de demain. L’architecture en bois de ces constructions, pourtant éphémère et fragile, se prête bien à ce recyclage. Ce matériau ainsi que les savoir-faire des artisans locaux, permettent à la fois de sauvegarder un patrimoine hérité, tout en le réinterprétant.

 

DES RECONVERSIONS TOURNEES VERS L’AVENIR

Apprendre et respecter un mode de production pour s’inspirer et dynamiser une culture. La tâche est rude, mais quelques exemples intéressants commencent à émerger. Ainsi, l’hôtel-café Patio Palafito est l’histoire même d’un recyclage d’une de ces constructions existantes. L’architecte chilien Eugenio Ortúzar a réutilisé les pilotis sur lesquels étaient auparavant bâties les petites maisons de pêcheurs, ainsi que l’organisation spatiale d’origine du lieu. Les formes et l’espace s’inspirent de l’architecture traditionnelle d’habitat de rivage maritime. L’idée de ce projet a été de conserver la trame dictée par le rythme des façades étroites et découpées, et ainsi de concevoir visuellement deux projets indépendants de palafitos pour ce programme d’hôtel – cafeteria. Si un accès unique permet de rassembler ces entités côté rue, la cafeteria se distingue bien de l’hôtel sur la façade maritime. Le contact, uniquement visuel, s’effectue depuis les espaces extérieurs, où les balcons des chambres surplombant l’eau, invitent à regarder la terrasse publique du café d’en bas qui semble, elle, flotter sur l’eau. Conçue comme un vaste espace public, en connexion immédiate avec son environnement et en continuité avec la terrasse extérieure, la cafeteria est contenue entre les deux hauts murs en bois des palafitos mitoyens, où le matériau ancien se marie aujourd’hui avec le métal. Éclairée par une toiture transparente, la triple hauteur de la cafeteria rappelle le principe du patio, et offre des vues splendides sur la mer et les terres en face.

Si cet espace a historiquement muté plusieurs fois, accueillant tour à tour, habitation précaire, magasin ou encore stockage de bois, celui-ci est aujourd’hui réinventé en hôtel – cafeteria. Qu’en sera-t-il pas la suite ? Personne ne le sait. A l’heure où nous écrivons, et selon nos sources, le projet de loi de concession pour une officialisation de propriété n’est toujours pas mis en place. Territoire toujours en mouvement, la seule certitude est que cette mutation n’est pas encore terminée mais un retour vers une stabilité est en cours. Nous suivrons cette évolution avec attention pour comprendre comment, avec la revitalisation de ces quartiers qui participe à l’embellissement du « bord de mer », l’identité populaire des lieux va pouvoir de nouveau émerger. Les palafitos de Castro se définissent aujourd’hui par : des constructions en bois, sur pilotis, en relation intime avec l’eau ; ils ont pourtant le devoir, sans cesse, de se réinventer.

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