#03 I CH 16.01

Après plusieurs jours à remonter l’ennuyante route 40 en Argentine, nous passons la frontière chilienne pour nous diriger vers la mythique « Carretera Australe ». La construction de cette route a commencé en 1976, sous la dictature de Pinochet, afin de peupler la Patagonie chilienne et la sortir de son isolement. Véritable travail de titan, l’unique chemin est taillé dans des forêts impénétrables, dans de hautes falaises tombant dans la mer, traverse des lacs, des fjords et des rivières hostiles. Aujourd’hui, le peuplement est relatif, ; on compte, en effet, très peu de villages, chacun d’entre eux excédant rarement le millier d’habitants. Sur la route Australe, on ne compte pas en kilomètres, mais en heures tellement la piste est tortueuse. Cet incroyable contexte où l’homme est venu habiter, a toutefois intrigué notre curiosité.

Nous filons donc vers le sud, au bout de la piste, où une destination atypique, à elle seule, a retenu toute notre attention : Caleta Tortel. En un peu plus de 2 jours, nous parcourons les 320 kilomètres qui nous séparent de notre objectif. Cette route sinueuse suivant les rivières est un enchantement : elle serpente et monte au flanc de la montagne, elle redescend et traverse une forêt humide, la végétation devient de plus en plus dense. Une intersection indique que le village est proche : dans 20 kilomètres, nous toucherons au but. Le silence soulignera notre arrivée : l’excitation et la fatigue des dernières heures de route, nous laisseront admiratifs devant cette vue. Perchés à plusieurs mètres au-dessus du niveau de la mer,  » nous apercevons enfin Caleta  » : ce village de pêcheurs au cœur des fjords et accroché au pied d’un escarpement abrupt, est unique. Ici, pas la moindre trace de route. Enfin si, une seule, qui ,depuis 2004 a permis au village de sortir un peu de son isolement, s’arrête en lisière du village. Un petit parking permet de se stationner, de là, tout se fera « andando » : à pied.

 

I UN VILLLAGE SUR PILOTIS I

Il fait frais et brumeux en cette fin de matinée, mais depuis le parking qui domine, nous distinguons clairement la composition du village et son dédale de passerelles. Plusieurs dizaines de petites maisons sur pilotis, accrochées à flanc de collines, s’y entremêlent ; ce sont elles que nous sommes venus rencontrer. Elles ont des allures de petites cabanes de pêcheurs avec leur bardage en tôle ondulée ou en « écailles » de bois, et s’organisent le long de ces longues ruelles grisonnantes. Caleta Tortel est en effet un petit village dont les rues flottent sur l’eau et enjambent les montagnes. Constitué d’un très grand réseau de passerelles et d’escaliers en bois de cyprès, le village se déploie ainsi, le long des eaux laiteuses d’un détroit alimenté par un glacier. C’est sûr, cette visite va nous plaire !

PANORAMA-Caleta-Tortel

Nous passons deux jours à arpenter de long en large ces passerelles qui tiennent lieu de rues, à monter toutes les marches pour découvrir les moindres recoins. Ce dédale sculpte littéralement le paysage, dessinant tantôt de grandes lignes droites à travers les plaines, tantôt des courbes épousant le relief, ou se perdant parfois dans l’épaisse végétation humide. Ici, on ne touche jamais vraiment la terre ferme. Ensemble labyrinthique où l’on manquerait presque de se perdre, ce réseau se révèle finalement bien plus étendu que ce que l’on pouvait imaginer en arrivant. Les passerelles basses sinuent sur plus de huit kilomètres le long des eaux du fjord, auxquelles sont reliés plusieurs pontons d’accostage pour les bateaux. Car si le village vit aujourd’hui plus du tourisme que de la pêche, il reste étroitement lié aux eaux qui le bordent. Tout comme leurs ancêtres se déplaçaient en canoë, le bateau reste ici le moyen de transport principal, après les jambes.

Conditionnées par la dimension des traverses de bois, les passerelles observent une régularité sans faille : 8 planches de bois disposées en quinconce forment la largeur, les pilotis contreventés assurent une structure régulière tous les 1,25 mètre sur lesquels sont fixés les planches et les garde-corps sur chaque trame. Plusieurs places publiques, couvertes et sur pilotis, ponctuent cette promenade flottante, où les habitants aiment à se rencontrer à l’abri des intempéries. Mais bien plus qu’un simple village-rue s’étalant le long de ces passerelles, d’autres maisons ont investi les hauteurs sur les flancs des rochers, desservies par des dizaines d’escaliers. Et c’est donc plusieurs centaines de marches qu’il faut gravir pour s’approcher au plus près de celles-ci, où de nouvelles passerelles viennent créer des promenades hautes. Sans présenter d’attribution fonctionnelle spécifique à chaque secteur, il est facile de constater que chacun d’eux se développe différemment : la plage et son quartier de pécheurs ; le centre et son quartier « administratif » où l’on retrouve la mairie, la place centrale, l’église, la gendarmerie, la bibliothèque, la crèche, le mini-market et le ponton principal, celui-ci est également le secteur touristique avec les nombreux hébergements proposés ; et l’entrée de la ville qui présente moins de reliefs, accueille plusieurs grands bâtiments qui ont pu se développer avec moins de contraintes que les petites parcelles escarpées du centre (école, gymnase, dispensaire), celui-ci est également beaucoup plus résidentiel. Village paisible très agréable, la limite entre le public et le privé est, ici, difficile à définir : au début, on n’ose pas trop s’aventurer dans les interstices. Finalement, il n’est pas rare de rencontrer des jeunes jouant au ballon sur ce qui semblerait être une terrasse de maison, mais qui s’avère être la continuité de la promenade. A Caleta, l’espace privé commence uniquement à l’intérieur de la maison, et tout le reste peut se parcourir librement, ce qui explique la forte appropriation de l’espace public.

Au-delà du tourisme, à Caleta Tortel, on vit de l’exploitation du cyprès. Les rues du village et les maisons sont réalisées principalement avec ce matériau, créant une jolie atmosphère très chaleureuse, où le gris du bois se marie au vert de la végétation. Les maisons sont petites et très simples, toutes construites selon la même tradition, qu’elles soient sur l’eau ou en hauteur dans les montagnes : structure en bois (de cyprès) montée sur pilotis (en cyprès également). Les façades, métalliques ou de bois selon l’envie, sont plus ou moins colorées et apportent une hétérogénéité au paysage. Certaines, plus cossues, s’offrent même le luxe de détails à l’européenne, tels des bow-windows… Généralement sur un, voire deux niveaux, elles sont composées d’une pièce de vie unique et de une ou deux chambres. Leur structure et les matériaux utilisés se révèlent bien adaptés aux conditions climatiques parfois pluvieuses et venteuses de cette région de Patagonie : le bois de cyprès très résistant aux intempéries de cette latitude (humidité), a fait ses preuves au cours des années sur la commune de Caleta Tortel. C’est dans une de ces petites maisons de bois que nous retrouvons Maria qui nous invite à découvrir son univers et ses projets.

 

I MARIA, TRES ATTACHEE A SES RACICES DE TORTEL I

Originaire de Caleta Tortel, Maria a toujours vécu dans ce petit village. Il y a plus de dix-huit ans, après avoir mis un peu d’argent de côté, elle décide de construire sa propre maison sur le terrain qui lui a été donné par le gouvernement chilien. En effet, dans cette région de Patagonie, de gros avantages fonciers ont été attribués aux habitants, en guise de soutien face à leur isolement et la vie parfois rude qu’ils peuvent mener. Rapidement la petite maison est montée, permettant d’accueillir sa toute nouvelle famille. Une maison simple, construite en quelques mois par son mari et un ami, dans la pure tradition de Tortel. Ce savoir-faire s’est ainsi transmis au fil des années dans tout le village ; et si aujourd’hui il n’y a pas de réglementations à respecter, ni de permis de construire à déposer, chacune des constructions se bâtit de la même façon, perdurant ainsi l’identité au village. Maria nous explique brièvement cela : « Si l’on a un peu d’argent, il est très facile de construire son propre chez soi, chacun fait ce qu’il veut pour les matériaux de façade, les couleurs, la grandeur, ou même la hauteur, mais nous sommes tout de même contraints par la géographie, les ressources disponibles, et surtout très attachés à nos traditions, ce qui fait que le mode de construction est finalement toujours le même ».

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Le foyer et la famille étant les fondements de la société chilienne, ces notions prennent tout leur sens à Caleta Tortel, ici, chaque maison rassemble. Maria nous apprendra cette tradition familiale où les enfants restent chez leurs parents jusqu’au mariage, elle-même vivant toujours avec ses trois enfants majeurs avec lesquels elle a tissé des liens très forts. Mathias, Lely et Phany l’aident dans son activité de commerçante, à tisser la laine et préparer des confitures que Maria propose aux voyageurs. Nous questionnons la famille sur les éventuels changements depuis l’arrivée de la route jusqu’aux portes du village (2004). Maria nous confiera qu’elle était attendue avec impatience, permettant aux habitants de sortir un peu de leur isolement et d’accéder à la grande ville (à plus de 8 heures de trajet tout de même) pour s’approvisionner, et accéder un peu plus à la culture. Mais cette route a surtout permis de développer le tourisme : si seulement les plus téméraires osent s’aventurer jusqu’à Caleta Tortel en raison de l’état de la piste, le côté atypique de la ville attire. Et les habitants l’ont bien compris au vu du nombre de chambres d’hôtes, de petits restaurants et des points de vente d’artisanat local. Maria, de son côté va tenter l’expérience, en plus de sa production d’objets en laine, elle fait construire un « hospedaje », une auberge pour accueillir les touristes de passage.

 

I UNE MAISON TRES SIMPLE I

Maria nous fait entrer dans l’intimité de sa maison : en passant le seuil, nous pénétrons dans l’espace privé si difficile à déceler ici. La maison est très simple, construite sur un niveau ; à l’instar des autres constructions du village, celle-ci est composée d’une unique petite pièce de vie. Au fond de la pièce, deux portes mènent aux deux chambres, et les sanitaires sont situés à l’extérieur de cette enveloppe. « A l’époque, faute de moyens, nous ne pouvions pas construire une maison plus grande, mais celle-ci suffit à accueillir dignement toute ma famille. J’ai appris à m’en contenter et je m’y sens très bien». En tant qu’autoconstructeur, comme la plupart des habitants du village, Maria nous livre les moindres détails de conception de sa maison : « Construite sur pilotis, comme partout ici, le sol est constitué de simples planches de bois posées sur des lambourdes. Nous n’avons pas d’isolation alors pour éviter le froid, nous avons mis des tapis sur le sol et le plafond est très bas (2,10 mètres au maximum ndlr). Ainsi, le poêle à bois central permet de chauffer à lui seul toute la maison ». Si la toiture a été montée selon une méthode traditionnelle, avec une charpente en bois double pente recouverte de plaques de tôle, celle-ci, non isolée, n’est cependant pas exploitée dans cette maison pour limiter au maximum le volume à chauffer. Maria nous raconte également l’utilisation du bois de cyprès : « En plus d’être un matériau disponible sur place, il est très résistant au climat pluvieux d’ici. Aujourd’hui, il est devenu bien plus cher qu’auparavant, mais il est indispensable pour réaliser la structure et les façades extérieures, soumises aux intempéries. Cela fait 18 ans que cette maison est construite, rien n’a bougé ». Avec une quantité impressionnante de pluie par an, nous nous interrogeons sur l’humidité et le froid ambiant au vu des plantes denses qui envahissent le village, mais Maria nous confiera qu’ils n’ont jamais eu aucun problème d’humidité au cœur de la maison : le vent violent de Patagonie assèche l’atmosphère

Alors sans aucun système d’isolation, nous demanderions tout de même à vérifier le confort de vie dans une de ces maisons en plein hiver, lorsque la pluie, la neige et le vent, s’abattent sur la région. D’ailleurs, les nouveaux constructeurs du village l’ont bien compris et commencent à intégrer de fines couches d’isolation dans l’ossature…

 

I UNE NOUVELLE ARCHITECTURE ENTRE INNOVATION ET RESPECT DES TRADITIONS I

« Aujourd’hui, j’ai un peu plus d’argent, alors je vise plus grand avec la construction de l’hospedaje à côté de la maison. Je prévois huit chambres avec de belles salles de bain, une salle commune, une cuisine : je veux que mes futurs hôtes soient bien reçus. J’y installerai aussi un coin pour vendre mes productions ». Cette grande maison, nous l’avions remarquée de loin. Singulière dans le village, elle fait penser à un petit immeuble collectif, et bien que le chantier soit encore en cours, Maria nous présente avec enthousiasme son projet. Depuis deux ans et avec l’aide d’un maître d’œuvre, elle a imaginé ce petit ensemble sur deux niveaux. Ici, l’originalité est dans la forme, le rez-de-chaussée accueille les parties communes et l’architecture dessine à l’étage quatre petites maisons symétriques qui accueilleront les chambres. Avec de larges fenêtres en bois, chacune des pièces bénéficiera d’un bon ensoleillement et pourra jouir d’une vue imprenable sur la baie. Maria a choisi d’opter pour un bardage naturel en bois, qui vieillira avec le temps et les intempéries. « Pour cette construction moderne, nous avons utilisé les mêmes techniques que pour les maisons traditionnelles, à savoir, les pilotis pour isoler le RDC du sol naturel, et l’utilisation du cyprès. Le maître d’œuvre m’a proposé de nouvelles formes, cela me plaisait bien, ça change un peu dans le paysage, je serai peut-être plus reconnaissable des autres hospedaje. Mais le chantier prend du temps, je fais les choses petit à petit, dès que j’ai mis assez d’argent de côté. Aussi, j’essaie d’économiser au maximum : comme le cyprès coûte cher et que j’ai absolument voulu une façade en bois, mon frère qui possède une exploitation a pu faire baisser un peu les prix. A l’intérieur, j’ai ensuite privilégié un bois moins cher, en provenance d’une ville assez proche (450 kilomètres) : le pin. Le bois est un matériau magique, qui vieillit en même temps que nous, on peut le travailler à l’infini, sur toutes les surfaces. Je lui pardonne ses aspérités et même ses défauts ».

Tandis que nous continuons la visite de toutes les pièces, elle nous présente ses nouvelles idées afin que nous puissions la conseiller « Comme je suis perfectionniste, je voudrais modifier cette cloison pour agrandir cette pièce, déplacer ceci ici, cela là… je pourrais passer des heures à imaginer comment encore améliorer l’espace ! Le plus difficile, c’est peut-être de finir ce que l’on commence… Certaines personnes disent que la construction en bois est facile… mais c’est un travail extrêmement long et intense. J’aimerais que le chantier soit terminé pour le mois d’avril prochain ». Nous comprenons rapidement qu’à Caleta, la conception des maisons se fait aussi, et surtout, lors de la réalisation in situ. Parallèlement au chantier, Maria fait pousser avec soin, dans des récipients divers et variés, de nombreuses plantes multicolores qui égayent son jardin. Ici aussi, nous retrouvons l’art de la récupération… A terme, elle aimerait qu’un potager puisse servir à nourrir ses futurs hôtes.

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Bien que le chantier soit loin d’être achevé, nous sommes émerveillés de voir une nouvelle fois, que loin de notre civilisation occidentale, l’humain, peut faire preuve de bon sens et du bon usage de son savoir. Pleinement impliquée à la vie de Tortel, Maria aime ici passer du temps à échanger sur les places publiques, à rendre visite à ses voisins ou à déambuler sur les passerelles du village. Elle aime « la plénitude qui y règne et l’atmosphère d’isolement qui renforce le plaisir du vivre ensemble, perdu dans les grandes villes de la Carretera ». Quand on pense qu’il y a quelques années ce village a failli « mourir », l’Etat ne souhaitant plus entretenir la route, devenue trop coûteuse au regard du nombre d’habitants… Des architectes, de passage à Caleta Tortel, se sont battus pour défendre à tout prix la sauvegarde de ce joyau au bout de la route. Grand bien leur a pris : des habitants, des traditions, et des modes de vie hors du temps peuvent ainsi se perpétuer.

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