#02 I CH 15.12

ESTANCIA RIO VERDE  I  UNE HISTOIRE DE LAINE

Rio Verde, Magellanes, CHILI – Décembre 2015

 

#02 I CH 15.12 - ESTANCIA RIO VERDE En Argentine et au Chili, et en particulier au cœur de la Patagonie, les estancias règnent. Il était impératif pour le projet N’HOMADE de pouvoir étudier l’une de ces demeures si caractéristiques de cette région australe de l’Amérique. A l’instar des ranchs en Amérique du Nord, ces grandes propriétés coloniales du XIXème siècle sont de vastes exploitations agricoles, entièrement dédiées à l’élevage ovin. Elles se composent de plusieurs bâtiments organisés autour de la grande maison centrale : silos, granges, écuries, haras, caves, etc… Après plusieurs tentatives, infructueuses, pour visiter l’une d’entre elles, le détour par Rio Verde au Chili va (enfin… ) nous permettre d’appréhender de plus près les activités d’une estancia et d’en comprendre pleinement son architecture. Ce séjour nous baignera dans l’univers d’un ranch, installé sur les rives du splendide Seno Skyring, où les 3 000 moutons et les quelques chevaux jouissent d’une vue extraordinaire sur le lac.

 

Une architecture identitaire

C’est donc un peu par hasard, mais sans beaucoup d’espoir après tous les échecs essuyés, que nous arrivons par une matinée pluvieuse à L’Estancia Rio Verde. Un rapide tour d’horizon et nous constaterons qu’une fois de plus, l’activité ne bat pas son plein : personne pour nous accueillir. A première vue, l’Estancia Rio Verde, est une estancia comme une autre… Pourtant, bien que d’organisation similaire, chaque estancia possède un caractère qui lui est propre et ne se ressemblent pas entre elles. Que devient cette estancia ? Est-elle encore en activité ? Est-elle encore habitée ?

Nous partons donc explorer cette grande propriété d’une dizaine de bâtiments, pour certains aujourd’hui à l’abandon, le site est désert. Par chance, cette estancia est l’un des ensemble architectural Magellan le mieux conservé de la province. Au centre, la casco : maison principale de l’estancia, a été magnifiquement restauré à l’identique. Organisée en L, la partie centrale de l’édifice possède un étage qui accueille aujourd’hui les chambres dédiées à l’hébergement des touristes. L’ancienne maison patronale a été reconvertie en musée communal où une coursive extérieure dessert les différentes pièces agencée en enfilade. Les façades, assurent une régularité dans leur composition, signe de la rigueur architecturale de l’époque. Les traverses vertes en bois viennent rythmer des murs blancs, soulignant la structure des bâtiments, et toutes les fenêtres en bois également présentent des symétries parfaites. La couverture rouge en tôle ondulée finit à conférer l’identité visuelle de l’estancia. Les bâtiments dits « agricoles » et les petits bâtiments annexes déclinent ainsi les mêmes couleurs, propres à l’estancia, utilisant des matériaux moins nobles : les murs sont constitués de simples pans de tôle ondulée et les ouvertures sont réduites à une plus grande simplicité. Quand au système de chauffage, il semble un peu bricolé…

 

LA Rencontre avec Jorge

Et c’est après ce petit tour d’horizon que nous rencontrons Jorge, actuel gestionnaire de l’exploitation agricole, à la tête d’un cheptel de 3 000 moutons. Nous comprenons rapidement pourquoi il n’y a âme qui vive ici : la saison touristique n’a pas encore commencée. Cela tombe bien, nous ne sommes pas des touristes ordinaires et ne sommes pas ici pour une sortie en mer, une partie de pêche ou une démonstration de rodéo (quoi que…), mais pour découvrir l’authenticité de l’activité initiale de l’estancia : l’élevage ovin.

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S’affranchissant de l’habituel circuit touristique, nous sommes donc invités à suivre Jorge pour une visite guidée de ces terres, des enclos à moutons et du grand hangar de tonte. Malgré la barrière de la langue (Jorge parle un patois chilien très difficile à comprendre pour notre basique espagnol…), nous arrivons à en apprendre un peu plus sur l’histoire de l’estancia. « Les estancias sont transmises de génération en génération depuis plusieurs années, celle-ci appartient à une riche famille anglaise immigrée depuis le XIXeme siècle, moi je suis le gestionnaire, j’habite ici et je m’occupe toute l’année du bétail. Il fait bon vivre ici, même si la météo n’est pas toujours facile, les hivers sont rudes, il y a peu de confort, mais le cadre est pur ». Il nous fait entrer dans l’enclos à moutons, et nous l’aidons à les rassembler dans un second pré. Puis nous visitons le grand hangar à tonte, tout en bois. La hauteur sous plafond est impressionnante : plus de 7 m, la charpente de bois, très bien conservée donne des airs d’église à cet édifice si vide et si calme. Les hauts puits de jour amène une douce lumière zénitale, créant des jeux d’ombres et de lumières sur le sol usé par le temps.

Les langues commencent à se délier petit à petit et une complicité s’installe. Mimant le mouton, il nous présente le trajet qu’ils doivent effectuer avant la tonte. Il nous parle de son métier avec passion et nous présente fièrement son matériel : « Le moteur principal est très robuste, il a plus de 100 ans et permet d’actionner les 6 machines de tonte ». Chacune positionnée derrière une petite fenêtre, les poulies des tondeuses, rigoureusement alignées, n’attendent plus que les bêtes. Au détour d’une question, nous apprenons que la tonte annuelle aura lieu 2 heures plus tard : c’est décidé, nous resterons observer le travail si bien expliqué par Jorge.

 

l’effervescence DE LA TONTE

Il est 15h, les moutons secs, Jorge fait rentrer les 600 premiers dans la grange, qui attendront entassés dans des boxes de se faire enlever la toison. Après l’ambiance monacale du hangar quelques heures plus tôt, celui-ci se remplit petit à petit des bêlements qui résonnent sous l’impressionnante hauteur de charpente. A 16h, très vite, tout s’active, plusieurs hommes entrent, les uns après les autres, dans le hangar, leur mallette à outils à la main. Professionnels itinérants de ferme en ferme au cours de la saison, chacun prend son poste rapidement : 6 à la tonte, 3 ramasseurs, 3 trieurs, 2 qui emballent, 1 technicien, et Jorge qui gère sa petite équipe d’une main de maître. Depuis notre poste d’observation, nous profitons de ce spectacle aux premières loges. Il est 16H15, le moteur central se met en route et la cadence s’affole : les courroies actionnent les 6 tondeuses électriques, le travail peux commencer. Chacun des 6 tondeurs attrape un mouton et le tond en une seule pièce en moins de 2 minutes. Le rythme est endiablé : entre 100 et 150 moutons par jour pour chaque tondeur. Cela nécessite une grande dextérité et une bonne endurance physique ! Dans un grand élan, les ramasseurs jettent la toison sur la table de tri qui s’étale majestueusement. Une fois triée, celle-ci termine dans une grande presse verticale d’où sortent (après pas mal d’effort musculaire) des ballots d’une centaine de kilos chacun. Après la pesée, chaque ballot est consigné dans un registre et étiqueté, près à partir pour l’Europe.

 

Le tourisme POUR LA sauvegarde des estancias

La tonte des moutons est l’une des industries les plus anciennes du monde, observer l’activité en ce lieu donne la mesure de la rudesse du métier, des sacrifices, des succès et revers que celui-ci implique. Les nombreuses utilisations de la laine sont la raison du succès toujours d’actualité de cette pratique. La toison retirée, est ensuite filée et tissée pour les tapis, les vêtements, les fils, l’isolation, ou encore l’artisanat. A la question de la destination de la laine, Jorge nous explique sereinement : « En ce moment, nous vendons la laine à 3 $ USD le kilo, ce n’est pas si mal pour la période. Parfois nous avons des années plus difficile que d’autres pour la vendre. Celle-ci partira pour l’Italie afin de fabriquer des vêtements. Ici nous privilégions la qualité, pas la quantité ».

Mais la vrai clé de la rentabilité de cette estancia, c’est le tourisme : « Nous sommes une petite exploitation, 3000 moutons ce n’est pas grand chose, surtout si l’on compare avec celles d’Australie ou de Nouvelle-Zélande, nos principales concurrentes. Et puis il y a le synthétique qui a fait beaucoup de mal à l’activité il y a quelques années. Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans une période si faste comme a pu connaître mon grand-père par exemple, c’est maintenant l’activité touristique autour de l’estancia (chambre d’hôtes, restauration, visites organisées, etc) qui réalise la recette principale. Celle-ci permet au propriétaire de conserver un cheptel et à moi de continuer à faire ce que j’ai toujours su faire. La saison touristique fonctionne plutôt bien, pour l’instant je n’ai pas trop à m’en faire. » nous explique t-il en souriant. La plupart des touristes se rendant en ces lieux, voyagent avec des tours opérateurs et restent quelques jours. Toute l’estancia a été réaménagée pour leur confort. Sauf qu’ils ne comprennent pas réellement l’identité même d’une estancia, les activités proposées sont de l’ordre du loisir mais la réalité de notre travail n’est pas vraiment mis en avant ». Il ajoute, « Face à cet attrait touristique et à la pression de la concurrence étrangère, certaines estancias se sont maintenant reconverties uniquement en chambre d’hôtes pour touristes et les propriétaires ont complètement abandonné l’activité ovine. Cela perd un peu le charme et l’authenticité de son rôle initial… ». Effectivement, de nombreuses estancias de la région proposent gîtes, couverts et activités diverses, mais peu d’entre-elles possèdent encore un cheptel de bétail. Peut-être est-ce l’explication à nos échecs des jours passés dans notre quête d’authenticité.

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