#01 I AR 15.12

 PARQUE TRUBER / L’art du recyclage

Tolhuin, Terre de Feu, Patagonie, ARGENTINE – Décembre 2015

ARGENTINE - Parque Truber Notre première étude se fera plus rapidement que prévue, au détour d’une rencontre fortuite au cœur d’un petit village paisible que nous partions visiter en toute innocence. Tolhuin, petite ville de 2 000 habitants située au cœur de la Terre de Feu, quelques kilomètres avant l’effervescente Ushuaïa, où se dessine progressivement une urbanisation de montagne avec ses maisons en bois de hêtre local (lengas) et toits en pente.
IMG_2535 IMG_2492

De part son implantation géographique et sa proximité avec la nature chatoyante environnante et le superbe lac Fagnano (ou lago Kami), toute la ville est tournée vers la préservation de son environnement et le recyclage des matériaux importés, essentiellement par bateaux, bien plus que n’importe quelle ville argentine que nous avons traversé jusqu’alors. C’est donc en arpentant le chemin longeant le lac que nous rencontrons Juan Carlos, heureux concepteur du Parc Truber, il nous raconte fièrement sa création. « J’ai construit ce parc d’attraction avec la seule force de mes bras, pendant 3 ans avec parfois l’aide de ma femme et de mon ami Roberto (propriétaire du camping d’en face). C’était mon rêve depuis plusieurs années, d’initier aux enfants l’intérêt du recyclage tout en s’amusant. Car ici en Argentine, les déchets sont un vrai fléau ». Ce parc de jeu de plusieurs hectares est intégralement réalisé en matériaux recyclés que Juan Carlos a récupéré des livraisons de cargos pour la ville (palettes, bobines, …) ou dans les centres de déchets (voire au bord des routes).

IMG_2400

Avec beaucoup d’imagination il a tenté de recycler tout ce qui pouvait lui passer sous la main afin de créer des attractions inspirées des plus grands parcs de jeux. Ainsi, un grand labyrinthe en palettes de chantier, une piste de mini karting, un bateau pirate, des toboggans, trampolines et autres balançoires côtoient une table de ping-pong géante où l’on joue avec une balle de tennis, et même un « mini estadio » : une reconstitution d’une arène de football pour venir jouer au baby-foot à l’abri du vent. Toute la décoration détourne également les objets du quotidien : Juan Carlos a ainsi imaginé des fleurs géantes servant de cadres photos, des ballons de foot à facettes aux couleurs de l’argentine, des tableaux multicolores avec des bouchons de plastiques ou encore des éoliennes (décoratives) réalisées avec un tambour de sèche-linge et 3 casques de chantier : « Tous ces objets sortent de mon imagination, je ne cherche pas à imiter, la seule chose que je voudrai, c’est transmettre aux jeunes l’importance du recyclage et du respect de l’environnement».

 

UNE DEMARCHE EXPERIMENTALE

Au delà de ce parc, c’est bel et bien un projet de vie que veulent défendre Juan Carlos et sa femme. Ancien employé de chez Total, Juan Carlos nous raconte rapidement son ancienne vie et son changement radical presque du jour au lendemain. « J’ai commencé ma carrière comme conducteur de poids lourds chez Total, je transportait le pétrole et le gaz extrait du sous-sol fuégien dans toute l’Argentine et le Chili. Au début de ma carrière, je n’avais pas conscience de tous les enjeux autour de ces ressources. Car le travail chez Total me permettait de bien vivre. Et puis cette société accorde tout de même un grand intérêt à l’environnement et à l’implantation de leur forage pour respecter les sites exploités ». En tout cas, un travail aux antipodes de la démarche menée aujourd’hui par Juan Carlos. Les kilomètres parcourus sur des routes où les bas-côtés sont jonchés de détritus en tout genre lui font prendre conscience de l’état de pollution en Argentine. Après plusieurs années de services chez Total, c’est avec une nouvelle philosophie que Juan Carlos décide de changer de vie et de réaliser son rêve. Poussé par le goût du défi et un brin de folie, il acquiert un vaste terrain marécageux de plusieurs hectares au bord du lac de son village natal et décide de construire un parc destiné aux enfants, uniquement à partir de matériaux de récupération. C’est ainsi qu’il commence à glaner tous les déchets et matériaux non utilisés dans un secteur de 5 kms. L’abondance de palettes de chantier (livraisons quotidiennes) en fera, de manière pertinente, son matériau principal.

Les gens du village n’y croyaient guère, la municipalité était dubitative : « Au début tout le monde me prenait pour un fou » nous explique-t-il en riant. Mais par sa force de persuasion et sa détermination sans faille , il acquiert – non sans difficultés – toutes les autorisations nécessaires à l’ouverture de son parc. « Aujourd’hui tout le monde est ravi et comprend mon engouement pour ce projet ». Après plus de trois années de travaux sans relâches, Juan Carlos a pu enfin voire naître son rêve un peu fou.

 

juste de la réflexion et du bon sens

Nous architectes, lui bâtisseur : nous nous comprenons. Il prend ainsi plaisir à nous présenter dans tous les détails ses réalisations qu’il a effectué seul : « Je n’ai pas fait les mêmes études que vous mais je construis depuis très jeune tout un tas de choses alors j’ai appris avec le temps. Je n’ai pas vraiment de technique ou de connaissances, je réfléchi un peu à ce que j’aimerai faire, je regarde ce que j’ai sous la main et j’utilise mon bon sens pour fabriquer ce que j’ai dans la tête ».

La réutilisation des palettes : si l’idée est largement répandue en Europe, et que nous sommes les premiers à nous en inspirer, nous ne nous attendions pas à voir un tel travail : plus de 5 000 palettes sont utilisées sur ce site. Sa grande disponibilité dans le secteur va permettre à Juan Carlos de délimiter l’emprise du terrain de manière originale. Il va également se servir de ce matériau pour réaliser de nombreux pares-vent qu’il disposera derrière chaque attraction pour les protéger de ce vent si violent en Patagonie. « Celui-ci vient principalement du lac et peux se révéler très froid et très violent en été ». Ici toutes les constructions tournent le dos à ce vent, au détriment de la belle vue sur le lac, comme les tipis du camping voisin (dont s’occupe également Juan Carlos). Mais le travail le plus impressionnant est sans conteste la reconstitution du stade de La Boca. Entièrement réalisée en palettes de bois superposées les unes aux autres (plusieurs centaines), cette arène circulaire accueille en son centre un baby-foot pour jouer des parties endiablées à l’abri du vent et de la pluie tout en laissant filtrer partiellement le soleil. L’ambiance lumineuse y est particulièrement magique.

Les avantages du recyclage : la simplicité de réutilisation de la plupart des matériaux / objets récoltés, rend cette méthode peu onéreuse pour un résultat rapide et efficace, il faut simplement avoir un peu d’imagination. Ce parc de 6ha et toutes ses attractions a ainsi été imaginé et réalisé uniquement par Juan Carlos, en 3 ans, à la seule force de ses bras (pas de machines, …). La maintenance est facile et rapide a mettre en œuvre.

 

Une petite tache d’huile en expansion

Ce n’est donc pas peu fier qu’il nous présente sa réussite. Il raconte : « des écoles viennent de loin pour venir s’amuser ici ». Et c’est en effet avec une école d’un village voisin et sa centaine d’enfants s’amusant avec les attractions que nous comprenons la réussite de son projet. En effet, au delà du recyclage des matières premières, les plus jeunes sont sensibilisés à ces valeurs tout en s’amusant. Juan Carlos accompagne les classes dans les jeux et explique aux enfants les notions fondamentales du tri, de la préservation des ressources et de la réutilisation des objets pour les détourner en une attraction ludique. Des panneaux « made in Truber » sont également présents pour informer et rappeler à tous les règles de vie. « Bien que je sois un grand enfant, mon intention n’était pas égoïste, bien au contraire. Je voulais créer un laboratoire de vie pour que chacun vienne exprimer sa folie, tout en voyant ce que l’on peux faire avec peu de moyens ».

Et cette notion de respect de l’environnement est aujourd’hui appliquée dans toute la ville, à une échelle moindre que le travail de Juan Carlos, mais ce dernier réussi, petit à petit, à convertir les pratiques argentines.

 

Faire sa part de colibris…

En attendant que d’autres suivent cette démarche, Juan Carlos continue sur sa lancée : il vient de terminer la construction de sa petite maison, réalisée également à partir de matériaux recyclés (des planches de bois de palettes pour le sol et les murs et de la tôle ondulée pour la couverture. Le camping écologique attenant au parc s’est aussi construit avec les mêmes idées, des objets recyclés s’affichant directement sur la façade de la réception. Pour la suite, Juan Carlos n’envisage pas de s’agrandir mais il nous a tout de même confié qu’il avait encore de nouvelles idées pour l’amélioration de son parc… affaire à suivre..

Nous ne savons pas encore si la pérennité du projet sera donc assurée par la nouvelle génération, mais Juan Carlos continuera sans nul doute, à construire et imaginer sa simplicité volontaire et heureuse ; et à diffuser son message d’espoir par son énergie communicative pour construire un autre monde.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *